En France, quelques médias se sont penchés sur l'affaire Kamel Daoud, notamment la chaîne Qu'est-ce qu'on lit, par deux fois, Médiapart, ou le site ActuaLitté. Aujourd'hui, c'est une longue enquête du Guardian signée Madeleine Schwartz qui revient sur cette histoire.
Un romancier primé a-t-il volé l’histoire d’une femme ? Le roman de Kamel Daoud a été salué pour avoir donné une voix aux victimes de la guerre civile algérienne. Mais une femme l'accuse de lui avoir dérobé son histoire — et la bataille judiciaire qui s’ensuit dépasse largement la seule éthique littéraire.
Chaque mois de novembre, des figures de premier plan de la littérature française se retrouvent dans la salle à l’étage d’un restaurant parisien à l’ancienne et décident du meilleur roman de l’année. La cérémonie est compassée, traditionnelle, jusque dans le menu, rempli de classiques comme des vol-au-vent et du foie gras sur toast. Sur les photos du vote, les jurés portent des costumes sombres ; chacun a quatre verres de vin à portée de main.
Le lauréat du Goncourt, comme on appelle le prix, est promis à entrer dans le panthéon de la littérature mondiale, rejoignant une lignée d’écrivains qui compte Marcel Proust et Simone de Beauvoir. Le prix est aussi une aubaine financière. Plus grande récompense littéraire française, le Goncourt garantit une place de choix en vitrine, des droits étrangers, du prestige. Selon une estimation, le Goncourt représente près d’un million d’euros de ventes dans les semaines qui suivent.
En novembre 2024, l’Académie Goncourt a attribué le prix à un roman de Kamel Daoud, écrivain algérien célébré vivant en France. Sa victoire survient à un moment tendu pour la France et son ancienne colonie. La relation, jamais facile, avait été mise à rude épreuve par la répression politique croissante du pouvoir algérien contre sa population et par l’implication française dans le différend entre l’Algérie et le Maroc au sujet du Sahara occidental. (La France s’est rangée du côté du Maroc, qui revendique la souveraineté sur le territoire ; l’Algérie a soutenu les mouvements indépendantistes sur place.)
La carrière même de Daoud a été façonnée par ce rapport tourmenté. Bien qu’il soit depuis longtemps une star littéraire dans les deux pays, il a déménagé en France en 2023, affirmant qu’il ne pouvait ni « écrire ni respirer » en Algérie. L’éditeur français de Daoud, Gallimard, a été empêché de participer au Salon du livre d’Alger 2024. Aucune explication n’a été donnée, mais beaucoup ont soupçonné que c’était parce que Gallimard avait publié le dernier roman de Daoud, Houris.
Houris s’attaque à un sujet longtemps controversé : la guerre civile algérienne, ou « décennie noire », conflit entre le gouvernement et des groupes islamistes armés au cours des années 1990. Les estimations du nombre de morts varient ; certaines vont jusqu’à 200 000. Des massacres de civils ont eu lieu dans tout le pays, beaucoup revendiqués plus tard par des groupes islamistes.
La période demeure délicate à évoquer. En 1999, une loi a instauré une clémence judiciaire pour les combattants islamistes qui déposaient les armes. En 2005, l’Algérie a adopté une loi de réconciliation élargissant l’amnistie. Mais, contrairement à certaines lois du même type, qui exigent qu’une forme de justice soit rendue aux auteurs, celle-ci « permet un oubli officiel, sans réflexion sur les actions de l’un ou l’autre camp », comme me l’a dit un historien. « Les bourreaux sont simplement rentrés chez eux. »
La loi de réconciliation est rédigée de façon très large : elle rend illégal le fait « d’utiliser ou d’exploiter les blessures de la tragédie nationale pour porter atteinte aux institutions de la République algérienne démocratique et populaire, affaiblir l’État, nuire à la réputation de tous ses agents qui l’ont servi avec dignité, ou ternir l’image de l’Algérie à l’international ». La décennie noire n’est toujours pas enseignée dans les écoles algériennes. Dans des entretiens autour du roman, Daoud s’est attardé sur l’ampleur de la loi. La guerre civile, disait-il, est « un sujet tabou auquel on ne peut même pas penser ».
Houris, qui n’a pas été publié en Algérie, raconte la guerre à travers une femme de 26 ans, Fajr ou Aube, qui, enfant, a survécu à un massacre à Had Chekala, village où un massacre réel a eu lieu en janvier 1998. Dans le roman, des terroristes tuent la famille d’Aube et lui tranchent la gorge au couteau. L’attaque lui laisse une grande cicatrice en travers du cou : son « sourire », comme elle l’appelle. Pour respirer, Aube a subi une trachéotomie, procédure qui consiste à ouvrir le cou pour accéder à la trachée. Elle porte une canule, qu’elle cache parfois avec un foulard. « Je choisis toujours un tissu rare et cher », dit-elle. Mais les blessures de l’attaque font que, deux décennies plus tard, sa voix est à peine audible. Pour elle, la cicatrice est le signe d’une histoire que beaucoup veulent oublier. « Je suis la vraie trace, le signe le plus solide de tout ce que nous avons vécu pendant dix ans en Algérie », dit-elle.
Lorsque le livre s’ouvre, en 2018, Aube se découvre enceinte d’une fille qu’elle appelle son houri, le nom d’une vierge du paradis dans la tradition musulmane. Tandis qu’elle envisage un avortement, elle retourne sur le site du massacre. Le roman prend la forme d’un monologue intérieur entre Aube et son enfant à naître. Ce monologue est ponctué par l’arrivée d’Aïssa, un homme qui a recueilli des récits de la guerre civile et les débite comme une encyclopédie vivante. Il parle longuement de la guerre civile algérienne et des raisons pour lesquelles elle demeure un héritage controversé. Comme il le dit : « il n’y a pas de livres, pas de films, pas de témoins pour 200 000 morts. Silence ! » Les jurés du Goncourt ont loué Daoud pour avoir donné « une voix à la souffrance associée à une période sombre de l’histoire de l’Algérie, en particulier celle des femmes ».
Onze jours après la cérémonie du Goncourt, une femme est apparue sur une émission d’actualité algérienne. Elle portait une chemise à rayures bleu et blanc ; ses longs cheveux étaient attachés en chignon. Son cou restait visible, et l’on y voyait un appareillage respiratoire avec une canule. Elle s’est présentée comme Saâda Arbane, 30 ans. Daoud, affirmait-elle, avait volé ses détails personnels pour fabriquer son best-seller. « C’est ma vie privée, c’est mon histoire. Je suis la seule à devoir décider comment cela doit être rendu public. » Pendant 25 ans, disait-elle, « j’ai caché mon histoire, j’ai caché mon visage. Je ne veux pas qu’on me pointe du doigt ». Mais, ajoutait Arbane, elle s’était confiée à sa psychiatre. « Je n’avais pas de filtre, pas de tabou. Je lui ai tout dit. » Sa psychiatre était l’épouse de Kamel Daoud.
Arbane poursuit désormais Daoud en Algérie et en France, via deux procédures distinctes qui présentent sa position selon deux angles. En Algérie, son dossier porte sur ses documents médicaux, dont elle affirme qu’ils ont été volés à un hôpital d’Oran et utilisés comme matériau de recherche pour le livre de Daoud. En France, elle poursuit Daoud et son éditeur Gallimard pour atteinte à la vie privée et diffamation.
Daoud soutient qu’il n’existe aucun fondement à ces accusations, et que son travail s’appuie sur de nombreux récits de la décennie noire. Il a affirmé que ces procédures ne seraient pas, au bout du compte, le fait d’Arbane elle-même, mais une tentative plus vaste du gouvernement algérien de faire tomber des critiques en vue du régime.
En France, où l’actualité algérienne est suivie de près, ces affaires se sont trouvées prises dans des questions plus larges d’histoire, de colonialisme et de relations internationales. « Kamel Daoud, de “l’atteinte à la vie privée” à la bataille diplomatique franco-algérienne », titrait un article. La bataille judiciaire fait intervenir toute une distribution d’acteurs politiques. Arbane est représentée par le célèbre avocat des droits humains William Bourdon et son associée Lily Ravon ; l’avocate de Daoud, Jacqueline Laffont-Haïk, a récemment défendu l’ancien président français Nicolas Sarkozy.
L’affaire Daoud touche à tant de questions qui hantent le monde littéraire. À qui appartient une histoire ? Est-il acceptable d’utiliser le récit d’une autre personne pour son propre profit ? La réponse change-t-elle lorsque l’un est un homme et l’autre une femme ; lorsque l’un est célèbre et l’autre la victime d’un événement qui l’a rendue presque littéralement sans voix ?
Mais plus j’ai essayé de comprendre ce qui s’était réellement passé, plus la question m’a semblé vaste. La défense de Daoud s’est appuyée sur la persécution qu’il subirait de la part de l’État algérien. Mais quel type de comportement une persécution peut-elle justifier ?
Daoud est l’écrivain algérien le plus connu. Son œuvre a été traduite en 35 langues, et il écrit régulièrement dans des médias français sur l’Algérie et l’actualité contemporaine. « Un penseur brillant, même étourdissant », comme l’a décrit un critique. Daoud a été élevé par ses grands-parents dans une petite ville algérienne appelée Mesra, tandis que son père, policier, travaillait dans différentes régions du pays. Adolescent, il a été attiré par l’islamisme, mais a quitté le mouvement à 18 ans. « À un certain moment, je ne ressentais plus rien », a-t-il raconté plus tard au New York Times.
Au début de la vingtaine, il s’est tourné vers le journalisme et a couvert la guerre civile algérienne. En 1998, il a rendu compte du massacre de Had Chekala, l’un d’une série de villages où des centaines de personnes ont été tuées pendant le ramadan par des forces islamistes. Deux ans plus tard, il a commencé sa propre chronique dans Le Quotidien d’Oran, journal francophone de la ville côtière d’Oran. Elle s’intitulait « Raïna raïkoum », ce qui signifie, en gros, « Mon opinion, votre opinion ». Il s’est mis à écrire des fictions brèves et, dans les années 2000, a été reconnu pour ses petits livres et ses recueils. « Il était très célèbre », dit Sofiane Hadjadj, son ancien éditeur à la maison algérienne Barzakh.
En 2010, Daoud a publié une chronique dans Le Monde où il réinventait l’histoire de l’Arabe sans nom assassiné dans le roman existentialiste de Camus, L’Étranger. Il écrivait du point de vue du frère de l’homme mort, en répondant au récit du protagoniste, un Français nommé Meursault. La chronique a attiré l’attention de Hadjadj et de ses collègues, qui l’ont encouragé à en faire un roman, publié en Algérie en 2013.
Lorsque le roman, Meursault, contre-enquête, a été republié en France en 2014, ce fut un phénomène. Par ce dispositif ingénieux, le roman permettait au colonisé de répondre au colonisateur en réfutant l’une des œuvres les plus chéries des lettres françaises, écrite par un Français blanc né en Algérie. Le roman offrait aussi une critique complexe du développement postcolonial de l’Algérie. « Le roman de Kamel Daoud Meursault, contre-enquête a peut-être attiré plus d’attention internationale que n’importe quel premier roman ces dernières années », écrivait Claire Messud dans la New York Review of Books. Daoud a été accueilli avec une couverture dans tout l’espace médiatique anglophone. The Guardian a qualifié le livre de « classique instantané », et le New York Times lui a consacré un long portrait. À Oran, Daoud était déjà une star. Mais après Meursault, dit Hadjadj, « il y a eu une explosion ».
Le succès a donné à Daoud une visibilité inhabituelle pour un écrivain. En Algérie, un imam l’a accusé d’apostasie après une apparition médiatique où il questionnait le rôle de la religion dans le monde arabe. Il a aussi pris une place importante dans la culture française, écrivant une chronique depuis l’Algérie pour Le Point, hebdomadaire conservateur, où il commentait tout, de l’immigration à #MeToo. Son écriture était lyrique, parfois impressionniste, et revenait souvent aux dangers de tous les fondamentalismes. « Tout mon travail, écrivait-il dans l’introduction d’un recueil de chroniques de la dernière décennie, insiste sur un point. “Attention ! Un pays peut être perdu en une minute !” »
Invité fréquent des plateaux télé et des radios, Daoud était une voix algérienne notable dans une culture qui demeure souvent condescendante — et parfois vindicative — envers son ancienne colonie. Lorsque le président Macron effectua une visite d’État en Algérie en 2022, il prit le temps de dîner avec Daoud.
Pendant que l’étoile de Kamel Daoud montait, Saâda Arbane cherchait la meilleure façon de survivre à une tragédie. Née en 1993 dans une petite ville algérienne, dans une famille de bergers, elle a vu en 2000 des terroristes islamistes assassiner ses parents et cinq frères et sœurs. On ignore s’il y eut une motivation spécifique ; il est probable que, comme souvent à l’époque, il n’y en eut aucune. Les terroristes lui ont tranché la gorge et l’ont laissée pour morte. Elle avait six ans.
Arbane fut d’abord conduite à l’hôpital local, puis transférée à Oran, où elle passa cinq mois en réanimation pédiatrique. De là, elle fut transférée en France, où elle subit une trachéotomie et fut équipée d’une canule. Après une telle épreuve, « je ne sais pas combien de personnes seraient encore debout », m’a dit sa tante.
Une des pédiatres du service public algérien, Zahia Mentouri, décida d’adopter Arbane. La famille adoptive appartenait à une lignée distinguée : Mentouri avait dirigé des services de réanimation pédiatrique dans tout le pays et avait brièvement été ministre de la Santé et des Affaires sociales. Le père adoptif, Tayeb Chenntouf, était un historien reconnu de l’Algérie, membre d’un comité de l’Unesco sur l’histoire africaine. Ils vivaient à Oran.
Pendant un temps, Arbane ne pouvait consommer que du liquide. Bien que sa famille ait espéré qu’une chirurgie lui permettrait de parler plus clairement, il fut impossible de reconstruire ses cordes vocales. L’attaque laissa aussi des cicatrices psychologiques. Un rapport médical de 2001, après son transfert en France, décrit que, au début d’un séjour hospitalier en France, ses seuls dessins représentaient des plantes entourées d’épines. Lorsqu’elle commença à dessiner des personnes, précise le rapport, elles avaient toutes des trachéotomies visibles, dissimulées par des foulards. (Le rapport figure dans les pièces produites par Arbane pour la procédure française.)
Arbane éprouva des difficultés à l’école à Oran. Peu de gens pouvaient la comprendre. Au début, elle ne pouvait même pas chuchoter. « Tout le monde fixait sa canule », dit un proche. Des camarades la surnommaient « Donald Duck » à cause de sa voix brisée. Aujourd’hui encore, ses mots ne sont pas toujours clairs pour ceux qui ne la connaissent pas bien. Pour cet article, je lui ai parlé deux fois via Zoom, son mari servant d’interprète, répétant ce qu’elle venait de dire.
En grandissant, Arbane n’a presque jamais parlé de ce qui lui était arrivé. Elle ne l’évoquait pas avec sa famille, m’ont dit plusieurs proches, et eux ne posaient pas de questions. « Être une enfant avec une trachéotomie, parler en chuchotant, tousser par le cou, sécréter et essuyer de la morve sur son cou : j’étais un spectacle de foire pour les enfants et pour beaucoup d’adultes », m’a-t-elle dit.
Ses proches la décrivent comme dotée d’une détermination peu commune. « Elle accomplit chaque tâche qu’elle commence », dit une amie de la famille. Elle passa sa dernière année de lycée en France. En 2016, elle se maria et eut un fils, auquel elle attribue le fait de lui avoir sauvé la vie. Elle ouvrit un salon de beauté à Oran vers la fin de la vingtaine. « Elle a des doigts de fée », dit l’amie.
Arbane trouva du réconfort dans l’équitation, qui lui rappelait sa famille biologique, propriétaire de chevaux. Adolescente, elle concourut à l’international. Un article de L’Écho d’Oran sur le championnat maghrébin d’équitation 2009, événement de haut niveau, raconte que « Saâda Arbane “connaît les obstacles” ; elle les franchit en silence, avec détermination et élégance ».
En 2015, Arbane commença à consulter la docteure Aïcha Dahdouh, psychiatre respectée à Oran, proche de la famille adoptive. D’après Arbane, elle venait d’abord parler de difficultés avec sa mère. Elle rencontrait Dahdouh dans un bureau du CHU d’Oran, parfois avec sa mère, parfois seule. Dahdouh lui semblait facile à aborder, et bientôt elles « parlaient de tout ». Dahdouh, se souvient Arbane, prenait des notes pendant les séances sur des feuilles qu’elle glissait dans un dossier. (J’ai tenté de contacter Dahdouh via deux adresses e-mail et son numéro de téléphone, ainsi que par l’intermédiaire de son mari, mais elle n’a pas répondu, ni aux demandes, ni à une liste détaillée des affirmations rapportées dans cet article.)
Selon les avocats d’Arbane, la relation entre Arbane et Dahdouh allait bien au-delà de ce qui est normal entre patiente et thérapeute. Elles seraient devenues amies. Par SMS, Dahdouh tutoyait Arbane. « Tu es un ange », lui écrit-elle dans un message ; elle signe un autre par « gros bisous ». Leurs fils avaient des âges proches ; elles évoquaient des sorties, des soirées pyjama. « La relation a commencé avec les enfants », dit Arbane. Dans des messages, Dahdouh appelle le fils d’Arbane « min [sic] petit cheri » — mon petit chéri. Dahdouh envoie une photo d’elle à la plage avec leurs fils. Une autre photo les montre ensemble au bord de l’eau. Dahdouh sollicite l’aide d’Arbane pour louer un appartement qu’elle possédait avec Daoud.
Vers la fin de la pandémie de Covid, en 2021 pense Arbane, elle retrouva Dahdouh avec leurs enfants. Dahdouh était venue avec son mari. Malgré sa notoriété, Arbane connaissait peu Daoud. « Lire, ce n’est pas mon truc », m’a-t-elle dit. Elle sentit qu’il était surpris par son apparence. Dahdouh lui dit qu’elle n’avait partagé aucun détail sur son passé ni sur l’attaque.
Selon Arbane, quelques semaines plus tard, pendant le ramadan, Dahdouh et Daoud l’invitèrent à prendre un café. Daoud lui dit qu’il voulait écrire un livre sur son histoire. Elle refusa. Il répondit qu’il respecterait sa décision et qu’il existait de nombreuses histoires semblables. Il lui offrit un livre sur l’émir Abd el-Kader, chef algérien du XIXe siècle célèbre pour ses talents équestres, qui avait combattu l’envahisseur colonial français.
Peu après, selon la plainte, Dahdouh invita la mère adoptive d’Arbane dans son bureau et fit la même proposition au nom de Daoud. Elle refusa et en parla à Arbane. Les parents adoptifs, dit Arbane, lui avaient recommandé la prudence. Mais ils moururent à peu de temps d’intervalle en 2022 et 2023. Lorsqu’Arbane reparla du livre lors d’une séance ultérieure, Dahdouh lui dit : « Je suis là pour te protéger. »
Les séances continuèrent jusqu’au départ de Dahdouh et de son mari pour la France en 2023. Ensuite, elles restèrent en contact. Même si la situation était inconfortable, dit Arbane, elle avait clairement indiqué qu’elle ne voulait pas que sa vie serve de base à ce que Daoud écrivait. Et surtout, elle avait confiance dans la protection de ses détails les plus personnels par le secret médico-patient.
Houris a été publié en France en août 2024. Dans les semaines suivantes, Arbane et sa famille commencèrent à recevoir appels et messages au sujet du livre. « Je suis avec un gars et sa femme. Ils parlent de l’Algérie », écrit une amie d’enfance à Arbane en septembre. « Il a parlé d’un écrivain qui a publié un livre. Et l’histoire ressemble à ta vie. 😱 »
Arbane transféra le message à Dahdouh. « Félicitations pour le livre », écrivit-elle.
Dahdouh répondit qu’elle lui apporterait un exemplaire. « L’héroïne a une fille qu’elle appelle “ma houri”. L’histoire ressemble un peu à la tienne. »
Arbane continua à demander des explications. Quelques semaines plus tard, elle écrivit encore : « Salut Aïcha, j’espère que tu vas bien. J’ai reçu un appel aujourd’hui d’une femme disant qu’il y a un livre qui parle de [mon] histoire par Kamel. »
Le lendemain, elle reçut une réponse, rédigée bien plus formellement :
« Chère Saâda, j’espère que tu vas bien. Les écrits de Kamel provoquent généralement beaucoup de réactions. Certaines personnes disent la même chose à propos d’autres personnages… Je t’apporterai le livre et tu le liras toi-même. Ce qui les agace, c’est que le personnage nommé “Aube”, qui ressemble à toi, soit une héroïne. » Dahdouh ajouta : « J’espère que l’histoire ne te dérange pas trop. »
Arbane se souvient : « J’avais de plus en plus de questions dans la tête à chaque phrase. »
Arbane dit que Dahdouh lui remit un exemplaire lors d’une visite en Algérie en octobre 2024. L’exemplaire était dédicacé par Daoud : « Notre pays a souvent été sauvé par des femmes courageuses. Tu en fais partie. Avec mon admiration, Kamel. » Malgré cela, Dahdouh lui conseilla de ne pas lire le livre, trop lourd émotionnellement.
Arbane ne le lit pas tout de suite et poursuit son amitié avec Dahdouh. Quelques jours plus tard, se souvient-elle, Dahdouh laisse son fils chez elle. Quand elle revient le chercher, elles reparlent du livre. Dahdouh suggère que Daoud pourrait transmettre les informations d’Arbane à un cinéaste pour une adaptation éventuelle. Arbane, disait-elle, pourrait bénéficier d’argent grâce au film, ce qui lui permettrait d’acheter un appartement en Espagne, où la famille de son mari vivait.
« Ça a confirmé mes craintes », m’a dit Arbane. Elle commença enfin à lire le livre. Elle affirme n’avoir pas dormi les trois nuits suivantes. « Je me suis sentie trahie, mise à nu, m’a-t-elle dit. Le monde entier lisait quelque chose qui était à moi. » Des proches m’ont dit que sa santé mentale s’était dégradée après la parution. Daoud « lui a tranché la gorge une seconde fois », a dit un parent.
Après sa lecture, Arbane contacta un cousin de son père adoptif, avocat. Sur son conseil, elle se rendit à l’hôpital d’Oran où elle avait consulté Dahdouh et demanda son dossier. L’hôpital refusa de le lui remettre. Elle déposa plainte le 18 novembre, selon ses avocats français. Le juge demanda le dossier, dit-elle, mais l’hôpital répondit ne pas l’avoir retrouvé.
Au total, les avocats d’Arbane comptent environ 30 similitudes entre Arbane et « Aube » dans le roman. Toutes deux sont de rares survivantes d’un attentat terroriste où leur gorge a été tranchée. Toutes deux ont perdu la voix et ne peuvent que chuchoter. Toutes deux ont subi une trachéotomie. Les parents biologiques d’Arbane étaient bergers ; ceux d’Aube élèvent des moutons. Comme Arbane, Aube dit avoir été comparée à Donald Duck et se souvient qu’un temps elle ne pouvait manger que du liquide.
Comme Arbane, Aube vit à Oran ; un des appartements où elle a habité (quartier, lettre de l’immeuble et étage) est décrit au passage dans le livre. Arbane a été adoptée par une ancienne ministre de la Santé, elle-même adoptée ; Aube est adoptée par un avocat célèbre, elle-même adoptée. La mère adoptive d’Arbane ne célébrait jamais l’Aïd, fête où l’on abat traditionnellement des moutons ; c’est aussi le cas de la mère adoptive d’Aube. Toutes deux ont fréquenté un lycée nommé Lycée Colonel Lotfi, possèdent un salon de coiffure, aiment le parfum et les chevaux.
La tante d’Arbane, Fadhela Chenntouf, m’a dit que, bien qu’elle soit très proche de sa nièce, la lecture du roman lui avait fait découvrir des choses qu’elle ignorait. Dans le livre, les tatouages d’Aube rappellent sa famille assassinée. Arbane a aussi plusieurs tatouages, dont un qui renvoie à sa mère biologique. « Elle n’a jamais dit que ce tatouage avait un sens pour elle, mais elle l’a dit à Aïcha Dahdouh », a déclaré Chenntouf.
Les avocats d’Arbane affirment qu’elle s’est confiée à sa thérapeute sur les difficultés rencontrées quand elle a découvert sa grossesse, comme Aube dans le roman. Comme Aube, Arbane avait obtenu trois pilules en vue d’un éventuel avortement, bien que l’avortement soit illégal en Algérie. Comme Aube, Arbane n’a pas pris les pilules et a donné naissance à un enfant. Même la cicatrice au cou aurait la même longueur : 17 cm.
La réaction de Daoud à l’affaire Arbane a évolué dans les mois suivant la parution. D’abord, dans un entretien du 3 septembre au magazine français Le Nouvel Obs, il a dit avoir été inspiré par « une femme avec un tube respiratoire, même si ce n’était pas la seule mutilée ». C’était quelques semaines avant l’apparition d’Arbane à la télévision algérienne, où elle l’accusait d’avoir utilisé sa vie. La semaine suivante, le 21 novembre 2024, l’avocate algérienne d’Arbane, Fatima Benbraham, donna une conférence de presse spectaculaire : elle annonça qu’Arbane poursuivait Daoud et exhiba des photos de ses cicatrices. « Il a bâti son succès sur la misère de Saâda. Une seconde fois, il a étranglé la voix de ma cliente », dit-elle. « Il lui a volé sa vie, son histoire et sa douleur, et il la laisse sans vie du tout. » L’avocate participa à un talk-show pour attaquer Daoud, sa nouvelle vie en France et sa famille de manière très personnelle. (Benbraham n’a pas répondu à une demande de commentaire. Arbane a changé d’avocats en juillet 2025.)
Benbraham déposa aussi une procédure distincte contre Daoud et Dahdouh au nom d’une association de victimes du terrorisme, au motif que le livre violerait la loi de réconciliation de 2005, qui limite la discussion sur la décennie noire. La loi n’avait été invoquée que trois fois auparavant, toujours à propos de déclarations politiques, jamais contre un romancier.
Après ces développements, Daoud commença à parler d’Arbane autrement. Le 3 décembre 2024, près de deux semaines après la conférence de presse d’Alger, Daoud publia un article dans Le Point où il présentait Arbane comme une marionnette du gouvernement algérien. « Cette victime de la guerre civile est manipulée pour atteindre un objectif : tuer un écrivain, diffamer sa famille et sauver l’accord entre ce régime et ces tueurs. » Il poursuivait : « En dehors de la blessure visible, il n’y a aucun terrain commun entre l’insupportable tragédie de cette femme et le personnage d’Aube. » Dans le même article, il affirmait que l’histoire d’Arbane était bien connue à Oran, citant un article d’un journal néerlandais publié deux ans avant son livre, mais cet article ne donnait que les grandes lignes. Il ne reconnaissait pas connaître Arbane personnellement, ni que sa femme avait été sa psychiatre.
En février 2025, de nouveaux éléments apparurent et semblèrent appuyer les affirmations d’Arbane. Le média d’investigation Mediapart révéla que le titre de travail du roman avait été « Joie », traduction du prénom Saâda. Selon Mediapart, une version antérieure du texte comportait la dédicace suivante : « À une femme extraordinaire, la véritable héroïne de cette histoire. » (Daoud n’a pas répondu à Mediapart. Gallimard n’a pas répondu à plusieurs demandes de commentaire.)
L’été dernier, j’ai contacté Daoud par e-mail. Il a répondu presque immédiatement, me remerciant de mon intérêt. Au fil des mois, nous avons échangé quelques messages brefs. Il a refusé de me rencontrer. L’affaire lancée contre lui, écrivait-il, ne pouvait être comprise sans enquêter sur « les abus, les arrestations massives, le régime de terreur, la suppression de la presse et les emprisonnements multiples en Algérie ».
Ces dernières années, l’Algérie est devenue de plus en plus répressive. En 2019, une révolte populaire appelée Hirak s’est opposée à un possible cinquième mandat du président Abdelaziz Bouteflika. Le mouvement était large : « hommes et femmes, toutes classes, tous horizons politiques », selon Mouloud Boumghar, professeur de droit ayant beaucoup travaillé sur les droits humains en Algérie. Mais il a été écrasé avec le début des confinements Covid.
Bouteflika a démissionné en 2019 et est mort en 2021. Depuis 2019, Abdelmadjid Tebboune, qui avait exercé plusieurs fonctions dans les gouvernements Bouteflika, est président. Aujourd’hui, dit Boumghar, personne ne peut émerger, aucune voix ne peut s’élever sans risquer la prison. « Le régime réprimait autrefois de façon plus intelligente, dit-il. Maintenant, c’est brutal. » Depuis l’arrivée de Tebboune au pouvoir, Daoud m’écrivait qu’« il n’y a eu presque aucune conférence de presse, aucun débat, aucune campagne médiatique ou partisane autorisée en dehors des communications officielles ». Des dizaines, voire des centaines de personnes ont été arrêtées : « influenceurs, militants, éditeurs, chanteurs, militaires, opposants ». En France, la persécution du romancier franco-algérien Boualem Sansal a particulièrement retenu l’attention. En 2025, Sansal, critique du régime, a été condamné à cinq ans de prison pour « atteinte à l’unité nationale ». Le président Macron a déclaré que l’Algérie se « déshonorait » en emprisonnant l’écrivain. (Sansal a été libéré de prison en novembre 2025.)
Daoud n’a pas toujours été un critique aussi frontal du gouvernement algérien. Pendant une grande partie de sa carrière, selon son ancien éditeur Hadjadj, Daoud « n’était pas un allié du pouvoir, mais il n’était pas un opposant ». Hadjadj rappelle que le président Tebboune avait choisi d’accorder une interview rare à Daoud et à un collègue du Point en 2021. Mais, au fil des années suivantes, à mesure que la répression augmentait, Daoud durcit ses écrits contre le régime, et le régime sembla se retourner contre lui. Dans Le Point, il raconta qu’après avoir reçu Macron à Oran en 2022, des invités du dîner avaient été « l’objet d’un harcèlement judiciaire » et le restaurateur contraint de fermer quelque temps. « Moi-même, j’ai subi du harcèlement en ligne, des usines à trolls et de la surveillance. » Avec la dégradation des relations franco-algériennes, il eut le sentiment que « la machine allait se refermer sur moi. Je suis un écrivain, francophone, arabophone, indépendant et singulier. On m’a traité de “traître”. »
En août 2023, Daoud reçut un appel du chef des services secrets à Oran. Il lui demanda s’il pouvait passer à son bureau « pour un café ». « L’invitation “à venir prendre un café” est toujours le prélude à une arrestation en Algérie », écrira Daoud plus tard. Peu après, lui et sa famille quittèrent l’Algérie pour Paris. « Quand nous sommes arrivés à Paris à 6 heures du matin, en été, j’ai immédiatement commencé à écrire Houris, comme si c’était une dictée sacrée. »
Depuis le lancement des poursuites par Arbane, l’Algérie a émis deux mandats d’arrêt internationaux contre Daoud ; en juin, il a annulé un voyage en Italie par crainte d’extradition. Daoud m’a dit que, incapable de retourner en Algérie, il avait récemment manqué les funérailles de sa mère. Il a invoqué la virulence de la réponse de l’État algérien pour expliquer l’affaire actuelle. Dans un e-mail, Daoud notait que plusieurs personnes ayant propagé et soutenu le dossier contre lui avaient des liens avec le régime, ce qui prouverait une campagne pilotée par l’État. (Les avocats français d’Arbane ont déposé une autre plainte, pour diffamation, contre Daoud et Le Figaro à propos d’une déclaration où il rejetait l’idée qu’Arbane ait une démarche autonome et suggérait qu’elle était un instrument de l’État. Arbane dit ne pas suivre la politique.)
Dans ses e-mails, Daoud ne répondait pas aux accusations précises, mais affirmait que « le personnage Aube est imaginé, pure fiction ». En décembre, je lui ai envoyé une liste détaillée de questions sur des points spécifiques. En réponse, j’ai reçu un e-mail de son avocate, Jacqueline Laffont-Haïk, disant qu’elle et ses collègues avaient remis au tribunal des écritures longues et détaillées, ainsi que des preuves montrant que « le récit de Madame Arbane contredit la réalité ». Elle n’a rien détaillé. Quand je lui ai réécrit en février pour demander si elle partagerait ces preuves, elle n’a pas répondu.
Dans le milieu littéraire algérien, la bataille Arbane–Daoud est regardée avec une certaine ambivalence. Daoud est une figure polarisante dans son pays ; à mesure qu’il gagnait des lecteurs en France, il perdait des admirateurs en Algérie. Faris Lounis, critique algérien qui a beaucoup écrit sur lui, pense qu’il réussit parce qu’il dit aux conservateurs français ce qu’ils veulent entendre. « L’écrivain algérien doit être utile », m’a-t-il dit. (Lounis citait une chronique où Daoud qualifiait des musulmans français « d’idiots utiles » pour la gauche française.) Dans Le Point, Daoud critique souvent l’Algérie — fait interprété différemment, m’ont dit plusieurs personnes, venant d’un écrivain qui vit désormais en France. Un autre lecteur algérien m’a décrit ses chroniques ainsi : « Arabes, musulmans, arabes, musulmans, matin, midi et soir — ce n’est qu’une légère caricature. »
Et si Houris a été bien reçu en France, sa réception chez des lecteurs algériens et chez des spécialistes du pays a été plus compliquée. Tristan Leperlier, chercheur sur les romans de la décennie noire, a décrit Houris comme « un roman très politique, englué dans des images clichées, caricaturant des femmes opprimées mais héroïques et des imams violents ». Leperlier et d’autres soulignent que de nombreux livres et films algériens ont déjà été consacrés à la guerre civile, souvent par des femmes, ce que Daoud a largement passé sous silence en entretien.
Pourtant, personne ne conteste que l’État algérien a réellement rendu la vie impossible à Daoud. Selon Lounis : « Il y a l’usage de l’histoire de Saâda Arbane [par Daoud]… C’est un fait. Et il y a un autre : l’instrumentalisation de l’affaire par l’État algérien. » « Il vit quelque chose d’absolument terrible », dit Hadjadj, qui qualifie la campagne médiatique algérienne contre Daoud de « lynchage ». Mais, ajoute-t-il, elle a fini par « écraser l’histoire de Saâda ».
En France, l’affaire Daoud a été presque immédiatement mêlée à celle de Sansal, m’a dit Elisabeth Philippe, critique littéraire importante et éditrice au Nouvel Observateur. « Très vite, on en a fait un sujet politique. » Dès lors, il était inévitable que l’histoire se mêle à la conversation publique acrimonieuse sur la relation franco-algérienne, qui, en France aujourd’hui, finit presque toujours par devenir une conversation sur l’islam et l’immigration. Un exemple parmi beaucoup : à la télévision française en juin, lors d’un débat sur Boualem Sansal, l’essayiste Pascal Bruckner a qualifié les Algériens de « peuple sans cerveau ». « Ils nous ont foutus dehors, a-t-il dit, et maintenant ils veulent venir ici. »
Au milieu du tumulte, Houris s’est vendu à plus de 450 000 exemplaires et les droits anglais ont été achetés. En juillet, lorsque Daoud est passé sur France Inter, l’échange a été dominé par l’emprisonnement de Sansal. La question sur Arbane portait sur les sentiments de Daoud, plutôt que sur le fond de ses allégations : « Entre ces procès, le sort de Boualem Sansal en prison, la douleur de l’exil, mais aussi la reconnaissance que vous avez obtenue comme écrivain populaire, comment avez-vous vécu et traversé cette année pleine de vents contraires ? »
La procédure en France est toujours en cours. Les avocats français d’Arbane se concentrent sur l’atteinte à la vie privée. Ils semblent avoir des précédents en leur faveur. Il y a treize ans, William Bourdon, l’avocat d’Arbane, a gagné un procès contre une autrice française jugée avoir utilisé dans un roman des détails sur l’ex-compagne du mari d’une plaignante. Elle et son éditeur avaient dû verser 40 000 € de dommages. En Algérie, le dossier d’Arbane paraît s’être enlisé. Son avocat là-bas n’a pas répondu à plusieurs demandes. Une source, journaliste, a spéculé que les autorités algériennes attendraient peut-être l’issue du procès français.
Daoud a bâti sa carrière sur sa singularité : un Algérien d’une petite ville qui a fini par réécrire un Nobel, un écrivain capable de parler à un public algérien comme à un public français. Dans un court livre paru l’an dernier, il disait sa fierté d’être « infidèle à la rigidité, à la fixité… partisan de la pluralité, de la multiplicité, de la variation et de l’errance ». Le titre : Sometimes, One Must Betray (Parfois, il faut trahir).
Mais résister à un régime autoritaire — ce qui exige une obstination et une confiance en soi — peut imposer sa propre forme de rigidité. Dans nos échanges, Daoud se présentait comme combattant une machine algérienne plus vaste. « J’ai tenté d’illustrer le long processus de guérison qu’“Aube” a courageusement entrepris, mais que l’Algérie elle-même rejette ; au lieu de cela, c’est l’écrivain qui est criminalisé pour son œuvre, tandis que les responsables de la décennie sanglante jouissent de pensions et d’une impunité totale. »
Houris est un roman du sacrifice. Aube se décrit comme un sacrifice involontaire à la fois des terroristes de la guerre civile et de l’État contemporain. Elle compare sa personne et sa blessure aux animaux abattus lors de la fête religieuse de l’Aïd. Daoud semble interroger les sacrifices demandés aux victimes de la guerre civile pour que l’État algérien « avance ». Qu’a-t-on demandé aux Algériens contemporains de dissimuler, d’oublier, d’étouffer au nom du pays ? Dans nos échanges, il suggérait qu’il avait lui aussi sacrifié : écrire sur la guerre civile, disait-il, l’exposait au danger. « La période est taboue ; celui qui en parle risque la prison. »
Écrire l’histoire de quelqu’un, comme l’allègue Arbane, c’est exiger un autre type de sacrifice. À force de lire les nombreuses réponses de Daoud aux procédures, j’ai remarqué à quel point Arbane — ses affirmations, sa personne — était absente de sa vision du travail accompli. À chaque point précis soulevé sur Arbane, Daoud ramenait la réponse à la crise en Algérie ou à la guerre civile oubliée, détournant les questions sur une femme vivante en commentaires sur 200 000 morts.
Vers la fin de Houris, Aube retourne à Had Chekala, « au cœur de sa propre histoire ». L’intrigue, jusque-là étroitement contrôlée, semble se défaire. Le rythme accélère, les personnages prennent des allures d’allégorie. Le village est rempli de têtes d’ânes mystérieuses. Un imam, dans une mosquée, est aussi boucher. Il est suggéré que lui et son frère jumeau ont participé à des violences pendant la guerre. Aube est agressée et ligotée dans une remise. Mais, avant qu’on ne lui tranche la gorge une dernière fois, elle est sauvée de manière inattendue par Aïssa.
Au milieu de tout cela, Aube essaie de parler mais elle ne parvient à produire aucun son. Sa voix « bruisse comme des feuilles froissées » et « se disperse en poignées de sable ». Elle se met à pleurer. Pourquoi a-t-elle fait tout ce chemin pour se retrouver enfermée ? Pourquoi est-elle la seule survivante à chercher la vérité sur la guerre ? Elle se dit : « J’étais une offrande qui se demandait à quoi avait servi son sacrifice. »
Article daté du 17 février 2026 et signé Madeleine Schwatz, initialement paru sur The Guardian.