Article paru dans le New Yorker. Ian Buruma est un écrivain néérlandais, conférencier et spécialiste de l'Asie. Il explore ici le culte de la mort du célèbre écrivain japonais, qui s'est donné la mort par seppuku le 25 novembre 1970, après l'échec du coup d'Etat qu'il espérait.
J’ai jadis possédé une photographie de Yukio Mishima accroupi dans la neige, vêtu seulement d’un mince pagne blanc, brandissant un long sabre de samouraï. Le torse de Mishima, sculpté par des années de musculation, contrastait avec ses jambes presque grêles. L’expression de son visage correspond parfaitement à celle décrite dans l’un des récits réunis dans un nouveau volume, Voices of the Fallen Heroes: And Other Stories (Vintage International), édité par Stephen Dodd. Après qu’un jeune homme est possédé, lors d’une séance, par les esprits de kamikazes :
« Ses traits, d’ordinaire assez faibles, avaient pris une allure virile, résolue. Ses sourcils s’étaient froncés, son regard était aigu, même ses lèvres au dessin doux s’étaient serrées. Son visage ressemblait à celui d’un jeune soldat prêt au combat. »
C’était le visage que Mishima arborait dans de nombreuses photographies des années 1960. Un homme que l’armée impériale japonaise avait refusé durant la Seconde Guerre mondiale parce qu’il était jugé trop fragile, s’était transformé en colosse, souvent photographié nu, ou presque, sabre en main, s’efforçant désespérément d’avoir l’air farouche. Certaines images allaient encore plus loin que celle que je possédais. Le photographe de mode Kishin Shinoyama réalisa en 1970 une série devenue célèbre sous le titre La mort d’un homme. Sur l’une, l’écrivain porte une hache plantée dans son crâne ; sur d’autres, il apparaît englouti dans la boue, écrasé par un camion de ciment, ou encore — tel saint Sébastien — attaché à un arbre et transpercé de flèches.
Ces clichés furent pris quelques mois avant que Mishima, accompagné des membres de sa milice privée d’ultra-nationalistes vouant un culte à l’Empereur, n’envahisse une base militaire à Tokyo dans l’espoir de provoquer un coup d’État impérialiste. Mais, au lieu de se soulever, les soldats le huèrent. Mishima mit alors fin à ses jours selon le rituel classique des samouraïs : il accomplit le seppuku (ou hara-kiri), avant qu’un disciple en uniforme ne procède à sa décapitation.
Bien des écrivains célèbres ont choisi de s’ôter la vie ; aucun ne l’a fait avec un tel sens du théâtre.
On peut voir dans la fin violente de Mishima une expression extrême, mais encore traditionnelle, de la culture japonaise — ou du moins une forme de protestation sanglante, dans le Japon matérialiste, pacifiste et américanisé d’après-guerre, contre le déni du passé héroïque de son pays. C’est sans doute ainsi que Mishima aurait voulu que l’on se souvienne de son ultime coup de théâtre. Marguerite Yourcenar, qui lui consacra un livre intitulé Mishima ou la vision du vide (1980), le prit au mot : pour elle, Mishima fut un vrai rebelle réagissant au malaise du Japon moderne. La plupart des Japonais de l’époque ne partagèrent pas cette lecture. Ils furent sidérés, déconcertés, horrifiés par son geste.
John Nathan, traducteur de Mishima et auteur de Mishima: A Biography (1974), soutenait, de manière plausible, que son suicide devait être compris à la lumière de son imagination esthétique. La combinaison de mort et d’érotisme imprègne presque tous ses romans, nouvelles et pièces, ainsi que son court-métrage Patriotisme (1966), où Mishima, incarnant un officier radical des années 1930, accomplit un seppuku d'une effroyable lenteur, sur fond de Liebesnacht de Richard Wagner.
Mort et beauté — ou plutôt beauté de la mort — sont bien les leitmotive de la collection Vintage de ses nouvelles, qui réunit divers traducteurs et une préface de Nathan. Les mots « beauté » et « mort » apparaissent chacun plus de cinquante fois. Comme dans le théâtre nô qu’il affectionnait, les esprits des défunts hantent souvent les vivants. Un dandy s’imagine mourir dans une église pseudo-gothique désaffectée ; un amateur de paons désire tuer ses oiseaux adorés car « tuer un paon n’était pas une rupture mais l’entrelacement sensuel de la beauté et de la destruction » ; un couple est poignardé parce qu’« ils étaient beaux et réels ». Et il y a ces kamikazes en colère, exprimant dans une séance leur sentiment d’avoir été trahis par le Japon moderne.
Il n’y a rien de spécifiquement japonais dans cette fétichisation esthétique de la violence et de la mort.
Mishima, comme d’autres écrivains japonais du XXe siècle — par exemple Junichirō Tanizaki —, fut fortement influencé par les artistes et romanciers occidentaux. Enfant studieux, il lisait avidement Wilde et Rilke.
Dans son roman autobiographique Confessions d’un masque (1949), peut-être son chef-d’œuvre, il décrit comment sa première éjaculation survint en contemplant une reproduction du martyre de saint Sébastien par Guido Reni. (Il cite alors le sexologue Magnus Hirschfeld sur l’attrait de ces images pour les homosexuels, concluant que « les impulsions inverties et sadiques sont inextricablement liées ».) Comme nombre d’artistes japonais des années 1950 et 1960, il admirait la littérature décadente française, notamment Le Bal du Comte d’Orgel de Radiguet. Dans une émission télévisée américaine de 1960 (Small World), on le voit dialoguer avec Tennessee Williams, passablement ivre, sur la cruauté sanglante du théâtre élisabéthain.
Le désir d’un écrivain de devenir homme d’action n'est pas spécifique au Japon. Hemingway, par exemple, se donna la mort sans la flamboyance de Mishima, mais partageait la même obsession pour la virilité. L’Italien Gabriele D’Annunzio offrit un parallèle encore plus proche : écrivain décadent, il leva une armée en 1919 et tenta de fonder un État indépendant en Dalmatie. Mishima traduisit même en japonais sa pièce Le Martyre de saint Sébastien. Mais aucun de ces hommes n’alla jusqu’à transformer ses fantasmes suicidaires en véritable performance mortelle.
Mishima : écrivain, poseur, homme d’action autodestructeur
Pour comprendre Mishima, il faut revenir à son enfance, décrite en détail dans Confessions d’un masque et les biographies de Nathan et Henry Scott Stokes (The Life and Death of Yukio Mishima, 1974). Enfant frêle et efféminé, Mishima grandit sous la coupe de sa grand-mère Natsu, aristocrate possessive. Elle l’empêcha de jouer avec les autres garçons ; il resta confiné dans sa chambre, entouré de jouets de filles, se réfugiant dans les livres, fasciné par des récits de chevaliers, saints et princes mourant de morts héroïques. Une image de Jeanne d’Arc l’obséda, jusqu’à ce qu’il découvre, horrifié, que ce n’était pas un homme.
Dans Confessions d’un masque, il applique à son éducation sentimentale une sorte de psychanalyse poétique. Les seules compagnes de Kimikate (son vrai prénom) étaient ses trois cousines, avec qui il jouait à la « guerre » — rôle qui condamnait toujours Kimikate à une fin violente. Au collège, il tomba amoureux d’un camarade athlétique et brutal, Omi. Trop faible pour les cours de natation, il l’admirait de loin, rêvant de devenir lui aussi un garçon viril parlant l’argot rude des hommes du peuple. Les ouvriers croisés dans la rue nourrissaient ses premières rêveries érotiques. Pendant les bombardements de Tokyo, alors que ses camarades étaient enrôlés, il fantasmait sur une mort glorieuse tout en étant terrifié à chaque sirène.
Fait curieux : son ultranationalisme ultérieur contraste avec son indifférence relative à la défaite japonaise et à l’occupation américaine. Ses préoccupations restaient esthétiques. Son premier roman, Les Voleurs (1948), plonge dans ce monde de fantasmes macabres : un jeune homme et une femme, rejetés par leurs amours, décident de mettre fin ensemble à leurs jours lors de leur nuit de noces. Le motif du « pacte » renvoie à l’idée que seule la destruction avant la déchéance préserve la perfection. On retrouve cela jusque dans L’Ange en décomposition (1970), dernier volume de La Mer de la fertilité, remis littéralement le jour de sa mort.
Célébrer l'impermanence
Ce sentiment, compréhensible chez Wagner ou les romantiques, rejoint aussi une tradition japonaise marquée par le bouddhisme : célébrer l’impermanence, comme les fleurs de cerisiers qui se fanent aussitôt. Pas un hasard si l'on appelait les kamikazes « fleurs de cerisiers » pendant la guerre. Dans Les Couleurs interdites (1951), un écrivain vieillissant et amer manipule un jeune homme splendide comme instrument de vengeance contre les femmes. Sa beauté incarne « tous les rêves de jeunesse de l’écrivain ». Et il médite sur l’art et l’action : il n’y a qu’une chose, conclut-il, où « l’expression et l’action coïncident… c’est la mort ».
Mishima se mit à la musculation dès 1955, à trente ans. Une photo de 1954 le montre encore mince, pâle, presque gracieux. Quinze ans d’entraînement intensif transformèrent son corps. Il aimait se montrer en héros agonisant dans des films de yakuzas, ou en sculpture vivante dans l’adaptation de Le Lézard noir (1968).
Cette recherche corporelle rejoignait les avant-gardes japonaises des années 1960, qui rejetaient la culture occidentalisée. Avec le danseur de butô Tatsumi Hijikata, Mishima collabora à une adaptation scénique obscène des Couleurs interdites. Mais une tension permanente l’habitait : entre littérature et action. En 1968, face à des étudiants radicaux, il admit que l’art seul ne le satisfaisait pas : « Il me fallait un acte pour remuer mon esprit… je devais d’abord mouvoir mon corps. » Il voulait être plus qu’un écrivain reconnu : il tenait à être vu comme un samouraï moderne.
L’un de ses livres favoris était le Hagakure, un guide du XVIIIe siècle du bushidô, la voie du guerrier, rédigé en temps de paix, quand nul appel aux armes ne se faisait entendre. On pourrait décrire le contenu de ce traité comme une forme de dandysme pour samouraïs oisifs, et Mishima était un dandy samouraï moderne. Il aimait la légende du général chinois dont le visage était si beau qu’il le dissimulait au combat sous un masque féroce (elle apparaît dans l’une des nouvelles du nouveau recueil chez Vintage). Mais ce qui séduisait surtout Mishima dans le Hagakure, c’était son message essentiel : “La voie du samouraï se trouve dans la mort.”
Mourir pour une illusion
Une conclusion naturelle est que Mishima était lui-même prêt à mourir pour une illusion. En 1970, il n’avait aucun espoir de convaincre les forces armées japonaises de se soulever contre le gouvernement démocratique et de restaurer l’Empereur dans sa dignité divine passée. Mais il avait cultivé des illusions toute sa vie. Son univers de rêves érotiques était au centre de son œuvre, de sa vie et de sa mort. Sa disparition fut immédiatement suivie par la mort volontaire de son disciple favori, un bel étudiant de province — qui rappelle Isao dans Chevaux échappés — nommé Morita. C’est pourquoi Henry Scott Stokes, dans sa biographie, soutient que l’ensemble doit être interprété comme un double suicide amoureux. Peut-être va-t-il trop loin — nous ne savons pas s’ils étaient amants —, mais Mishima déclara bien à un visiteur, en 1970, qu’il considérait le seppuku comme “la masturbation ultime”.
Sa mère déclara après coup qu’il avait accompli ce qu’il avait toujours voulu. Depuis longtemps, il affirmait qu’il voulait mourir pour une noble cause. En 1966, à la télévision, il déplorait qu’il fût impossible de mourir héroïquement de nos jours, craignant au contraire une lente dégradation corporelle. Dans un essai, il redoutait de finir comme Hemingway ou Mailer, exhibant leur virilité jusque tard, ce qui l’horrifiait. Sa dernière décennie consista à inventer une cause qui justifie sa mort.
Mais sa cause était contradictoire : lui qui mourut en ultranationaliste vivait en mondain occidental, aimant la culture européenne, s’habillant à l’américaine, cherchant la reconnaissance à l’étranger, jusqu’à se désespérer quand Kawabata obtint le Nobel à sa place.
Son seppuku fut donc une parodie de tradition : une fantaisie kabuki, une illusion de plus. En lui, Mishima trouva la convergence parfaite de ses obsessions : érotisme morbide, quête d’une mort noble, idéal esthétique de destruction, amour du théâtre. Malgré ses proclamations en faveur de l’épée contre la plume, il mourut en artiste plus qu’en activiste.
Une fin chaotique et brutale
Son extrémisme politique, cependant, pesa sur ses dernières œuvres, comme Voices of the Fallen Heroes ou La Mer de la fertilité, où l’exaltation de l’action sacrificielle tourne au kitsch. Même Patriotisme (1961), nouvelle et court-métrage célébrant des officiers fanatiques, séduit Marguerite Yourcenar, qui y voyait « l’un de ses textes les plus remarquables » et jugeait le film « plus beau encore que la nouvelle ».
Il est difficile de partager l’enthousiasme extatique de Yourcenar. L’interminable scène de double suicide, à la fois sanglante et éprouvante à regarder, est trop macabre pour émouvoir véritablement, et le choix de l’accompagner de la Liebesnacht de Wagner donne à l’ensemble un parfum de théâtralité excessive. Yourcenar y voyait une répétition générale de la fin de l’auteur, comme si Mishima et son disciple Morita brisaient le quatrième mur ; mais le film reste une fantaisie, une illusion, un exercice artistique. Les circonstances réelles de la disparition de Mishima — dans le bureau d’un commandant militaire ligoté — appartenaient à un tout autre registre.
L’acte final fut certes théâtral, mais nullement une œuvre d’art. En réalité, il se déroula de façon chaotique et brutale. Morita tenta de mettre fin aux souffrances de son maître à l’aide d’une épée en le décapitant, mais s’y prit mal ; un autre disciple dut intervenir pour achever l’opération. Morita échoua ensuite à accomplir sur lui-même le rituel prévu avant d’être lui aussi décapité par son compagnon. Ainsi s’acheva la vie de l’un des plus grands écrivains japonais du XXe siècle : dans le sang, sa tête déposée à côté de celle d’un disciple égaré. La véritable tragédie de Mishima ne réside ni dans le spectacle pathétique et sanglant de sa fin, ni dans l’échec humiliant de son effort pour provoquer une révolution, mais dans l’effondrement final de sa vision esthétique, écrasée sous le poids de ses propres illusions.
Article initialement paru dans le New Yorker, en janvier 2025. Ian Buruma est un écrivain, journaliste, et conférencier spécialiste de l'Asie.