Dans un édito de The Atlantic, Jeremy Gordon se demande pourquoi les hommes devraient-ils se remettre à lire des romans, qu'ils ont abandonnés aux femmes.
Il se passe toujours « quelque chose » avec les hommes. Ils n’arrivent pas à se faire des amis ; ils sont très seuls ; ils « perdent » face aux femmes ; ils écoutent Andrew Tate. Et, nous dit-on, ils ne lisent pas. Depuis quelques années, de multiples articles évoquent le prétendu déclin du lecteur masculin, dont les goûts faisaient jadis des best-sellers d’auteurs flamboyants comme Philip Roth, John Updike ou David Foster Wallace, et dont la disparition de la scène littéraire contemporaine inquiète. « Si la santé de notre société vous importe — surtout à l’ère Donald Trump et des conceptions distordues de la masculinité qu’il contribue à propager —, le déclin et la chute des hommes de lettres devraient vous alarmer », écrivait David J. Morris dans le New York Times.
L’idée que les problèmes sociaux viendraient de la disparition d’Infinite Jest sur les étagères des chambres étudiantes semble tirée par les cheveux ; tout comme les preuves invoquées. La source de ces lamentations semble être un fait divers très répété (mais mal sourcé) selon lequel les hommes ne représenteraient que 20 % du marché nord-américain de la fiction — chiffre alarmant qui suscite toutes sortes de spéculations invérifiables. (Par exemple : cela signifie-t-il que les hommes qui lisent se cantonnent surtout à la non-fiction — histoire, développement personnel, manuels de business ? Le lecteur masculin moderne serait-il statistiquement un profil LinkedIn ambulant ?)
La répartition 80/20 est probablement exagérée, comme l’a montré Constance Grady (Vox) dans une enquête récente sur cette statistique souvent citée. Mais il existe des données indiquant que les femmes consomment plus de fiction que les hommes. (Grady cite une enquête de 2017 du National Endowment for the Arts : 50 % des Américaines avaient lu un roman ou une nouvelle l’année précédente, contre 33 % des hommes — un écart réel, mais moins extrême.) Plusieurs explications circulent : l’édition est massivement féminisée, ce qui favoriserait l’acquisition et la promotion de livres visant un lectorat féminin ; l’économie de l’attention détourne les hommes vers d’autres loisirs, comme les podcasts ou les jeux vidéo ; aujourd’hui personne ne lit beaucoup — l’Américain médian lit cinq livres par an — et les hommes ne sont que les canaris dans la mine.
Ce dernier point amène les défenseurs de la fiction à expliquer pourquoi cette situation serait néfaste. Les arguments en faveur de la lecture mettent en avant une conséquence positive, comme si un livre était un bien public dont le lecteur bénéficie. « Lire de la fiction est aussi un excellent moyen d’améliorer son intelligence émotionnelle », note Morris dans son article, laissant entendre que lire rendra les hommes meilleurs. Peut-être paraîtront-ils plus séduisants aux yeux de certaines partenaires potentielles (selon le cinéaste John Waters), ou songeront-ils à des mystères spirituels que les chiffres et les faits ne suffisent pas à saisir, ou développeront-ils leurs muscles empathiques et deviendront moins polarisés.
Mais en tant que membre à part entière de ce cinquième (ou plus) d’hommes qui lisent de la fiction, je peux dire que je ne pense généralement pas à ce que j’ai à « apprendre ». Je suis conscient de ce qui m’arrive dans l’instant — et ce frisson positif explique pourquoi j’accumule sans cesse de nouveaux livres, même si je pourrais utiliser la place dans mon appartement autrement.
L’idée de la lecture comme « machine à empathie » — pour reprendre l’expression du critique de cinéma Roger Ebert — est séduisante et idéaliste. Les récits qui plongent dans le flux de conscience des personnages restituent une intériorité authentique que le cinéma ou la non-fiction n’atteignent pas. Pour une raison similaire, les essais personnels ont plus de chances de devenir viraux qu’un article académique sur le même sujet : le réel est plus engageant lorsqu’il est vécu et raconté, plutôt qu’exposé sous forme de données. Lire L’Amie prodigieuse d’Elena Ferrante, c’est traverser l’espace et le temps jusqu’à la Naples ouvrière des années 1950. Lire Libra de Don DeLillo, c’est ressentir la vie de Lee Harvey Oswald. Je crois que cela me rend plus empathique, et j’aime le croire ; c’est flatteur de penser qu’on devient meilleur en lisant, même si ce n’est évidemment pas toujours vrai (je connais des lecteurs chevronnés qui sont d’authentiques salopards).
Mais l’empathie est une motivation trop « gnangnan » pour être constante — du moins pour moi. Parfois je suis d’humeur revêche et je n’ai pas envie de ressentir quoi que ce soit ; la misanthropie n’est pas l’apanage des hommes, mais je soutiendrais que nous sommes le genre le plus bougon — et celui qu’on attend, et donc autorise, à agiter un bâton en grognant « Foutez-moi la paix ». De nombreux livres (thrillers avec des ex-flics baraqués, romans littéraires à narrateurs louches) sont d’autant plus intéressants que leurs protagonistes sont presque impossibles à « comprendre ». Exemple : le roman Paradais de la Mexicaine Fernanda Melchor met en scène un jeune jardinier d’une résidence fermée, ami avec un marginal inquiétant qui projette d’agresser sa voisine riche — des personnages fascinants, mais guère sympathiques.
Ce qui compte, c’est comment Melchor raconte — un style dense, logorrhéique, saturé de détails sensoriels et de pensées intrusives — qui rend Paradais si puissant. Dans un passage typique, Polo, le jardinier, tente de se fondre dans l’anniversaire d’un enfant ; son attention vagabonde des femmes présentes (« leurs cheveux raides et inertes, nets et sans vie comme des perruques ») à leurs maris ternes (« tout aussi ridicules dans leurs polos roses et chemises pastel ») et à leurs gosses surexcités (qui « piaillaient et se jetaient sur le château gonflable tremblotant comme des fous furieux »). Melchor refuse de séparer ses observations par des points ; les remarques misanthropes s’accumulent à la vitesse de la pensée, communiquant la profondeur de son dégoût avec une urgence vertigineuse. L’intensité du style est bien plus convaincante que si Melchor avait écrit : « Il regarda autour de lui et se rendit compte qu’il détestait ces riches. »
Je n’ai pas besoin de ressentir les émotions exactes d’un ado mexicain crétin et frustré qui participera à un crime atroce. Mais je peux reconnaître la singularité de son expérience, et la manière spécifique dont Melchor la rend. Je ne cherche pas à « comprendre » Polo, je suis son flux de conscience, et la façon dont Melchor manipule la réalité en une transe fiévreuse me rappelle des moments où j’ai vécu à la même intensité. Ce n’est pas de l’empathie à proprement parler, mais une échappée hors de ma propre conscience et de mon environnement — chose dont j’ai parfois besoin.
Les conversations d’hommes sur les hommes sont par nature auto-sélectionnées ; des millions d’hommes vivent chaque jour sans se soucier de ce que l’on dit d’eux. Mais il existe un réel segment d’hommes assiégés par un pan de la sphère médiatique — la « manosphère » — qui dicte où diriger leur attention. Vous avez sans doute vu l’une de ces vidéos : un de ces types de la manosphère, assis devant un micro, théorisant avec aplomb sur ce que « doit » être un homme. Il faudrait se distinguer, disent-ils. Diffuser ses opinions, juger les autres, défendre son genre — comme si investir un individu d’une autorité suffisante pouvait tout résoudre.
Beaucoup de ces figures prônent de se libérer de l’influence uniformisante de la société, mais tiennent en réalité des discours très similaires, de manière très similaire. Au-delà des réserves intellectuelles, je les trouve profondément ennuyeux. Contrairement à leur posture rebelle, rien n’est plus conformiste que de se plier aux standards d’un inconnu sur la façon dont vous devriez vivre.
La littérature, elle, me permet d’occuper un espace entièrement à moi, hors du regard des autres. L’écrivain Percival Everett aime rappeler qu’il considère la lecture comme un acte subversif : « Personne ne peut contrôler ce que fait un esprit en train de lire ; c’est entièrement privé », dit-il. Voilà, pour moi, le meilleur argument pour qu’un homme lise et explore de nouveaux horizons mentaux au-delà de l’accumulation d’informations. La réalité est linéaire, mais la lecture saute en arrière et en avant, me permettant de considérer le monde avec recul. Au lieu d’être écrasé par mon existence terrestre et mes limites corporelles, je plonge dans d’autres esprits et perspectives — pas seulement masculins, mais aussi féminins ou non humains — et je réfléchis à leurs attentes. Je me rappelle que tout le monde est banal et tout le monde est exceptionnel. Les faits peuvent parfois nous l’apprendre, mais la fiction le fait mieux que tout.
Il est aussi séduisant de garder des choses pour soi. D’incuber ses propres idées sans avoir à les exprimer et les justifier en temps réel, comme dans une conversation. Trop d’isolement peut faire dérailler — demandez au Unabomber —, mais ce type de solitude offre un refuge face aux pressions sociales. Je me suis souvent senti impuissant ou seul ; ce ne sont, au fond, que des conditions de l’existence. (Certainement pas genrées ni liées à une tendance démographique particulière.) Mais la fiction rappelle que nous existons sur un continuum d’expériences humaines, et que notre ennui quotidien n’est pas une impasse mais un simple point de données. Oui, les hommes gagneraient à être plus empathiques ; ils bénéficieraient aussi d’un meilleur sens de la perspective.
Trop souvent, le « temps pour soi masculin » est décrit comme un match de foot ou une partie de pêche — une fuite vers un divertissement sans cerveau, ponctuée de rares éclats de joie. La liberté peut certes se trouver dans le monde physique ; Everett est lui-même un pêcheur passionné. Mais si vous ne pouvez pas sortir, ou si vous ne supportez plus un écran de plus ? Prenez un roman. Vous serez peut-être stupéfait des mondes que vous explorerez — et des émotions surgies de rien. Vous marcherez plus légèrement dans la vie, prêt pour la suite.