Dans un article du New York Times, Jennifer Szalai décortique les raisons pour lesquelles le nihilisme de la culture hipster a fait passer la contre-culture à l'extrême-droite. Pour cela, elle s'appuie sur sa lecture du dernier livre de William David Marx (aucun lien) : "Blank Space : une histoire culturelle du XXème siècle" (PRH, non traduit).
Il était une fois, au Canada, une étrange petite sous-culture.
Au début des années 1990, deux éditeurs québécois lancèrent un journal communautaire dans le cadre d’un programme d’emploi destiné à compléter les allocations sociales ; ils l’appelèrent Voice of Montreal et le remplirent d’annonces locales. Rapidement, trois jeunes membres de l’équipe nourrirent des ambitions plus vastes. Ils commencèrent à vendre de la publicité dans d’autres villes canadiennes, raccourcirent le nom du journal en Voice, puis rompirent avec les éditeurs d’origine. En 1999, dopé par l’argent d’un magnat canadien du logiciel, Voice devint Vice et s’installa à New York.
Vice se développa ensuite en un conglomérat médiatique et de branding, avec notamment une série sur HBO et une moisson d’Emmy Awards. Mais dans les années 2000, il était surtout connu comme un magazine glacé qui adressait un doigt d’honneur provocateur au courant culturel dominant. La sensibilité de Vice était décadente et caustique : un mélange d’ecstasy coûteuse, de bière bon marché, de sexualité inspirée du porno et de frasques adolescentes. Une rubrique intitulée Gross Jar donnait périodiquement des nouvelles de ce qui se passait à l’intérieur d’un bocal contenant notamment de l’urine, des morceaux de poulet cru et des croûtes arrachées au visage d’un éditeur.
Mais ces attaques euphorisantes contre le goût dominant tournaient au vinaigre, glissant vers quelque chose de plus sombre. L’un des fondateurs de Vice, Gavin McInnes, comprit qu’il pouvait utiliser le racisme et la misogynie comme ressorts pour susciter l’indignation (« Je pense que la haine, c’est génial. Super ! »). Entre ses mains, la fascination du magazine pour les casquettes de routiers et la bière Pabst Blue Ribbon ressemblait à autre chose qu’un simple esthétisme trash-camp. « J’adore être blanc et je pense que c’est quelque chose dont on peut être très fier », déclara-t-il au Times en 2003. La même année, il publia un essai dans The American Conservative de Pat Buchanan, présentant l’illibéralisme comme la dernière frontière hipster : « Soudain, il était devenu à la mode d’associer le libéralisme à la faiblesse et le conservatisme à l’honnêteté. »
Il n’y avait plus qu’un pas pour que les provocations culturelles de McInnes débordent sur le terrain politique. En 2008, il quitta Vice ; huit ans plus tard, il fonda le groupe paramilitaire d’extrême droite des Proud Boys.

L’étrange histoire de Vice et de McInnes est racontée dans Blank Space: A Cultural History of the Twenty-First Century, un livre ambitieux du critique culturel W. David Marx. Vice et sa nébuleuse étaient des « acteurs de niche » dans une culture mondiale dominée par des superstars policées comme Beyoncé ou Taylor Swift. Mais Marx identifie Vice comme une institution clé d’une « contre-contre-culture » naissante, désireuse de se distinguer du mainstream en virant de plus en plus à droite.
À la place de l’idéalisme bohème des contre-cultures précédentes, cette contre-contre-culture embrassa le cynisme, se moquant de l’inclusivité et du progrès. Marx trace une ligne ténue mais perceptible entre le nihilisme ironique de ces hipsters et la bigoterie brute des Groyper.
Depuis qu’une coalition improbable de patrons conservateurs, d’évangéliques chrétiens et de provocateurs de l’alt-right a propulsé Donald Trump à la Maison-Blanche en 2016, une littérature abondante explore ce monde autrefois marginal des extrémistes en ligne, y décelant un mélange explosif de déception personnelle, de soif d’attention et de dégoût généralisé du monde. Dans Black Pill (2024), la journaliste primée Elle Reeve — correspondante pour la série HBO de Vice entre 2016 et 2019 — décrivait la logique désespérée de ce « nihilisme jubilatoire » : « Si la réalité présente est corrompue et moribonde, alors tu n’es plus lié par ses contraintes morales et éthiques. Tu accompagnes l’effondrement de la société. Tu peux tout faire. »
Dans Blank Space, Marx déplace l’attention vers le système plus large contre lequel cette sous-culture réactionnaire s’insurge. Son livre retrace l’ascension d’une « monoculture pluraliste » devenue synonyme de l’establishment libéral — un ordre exaltant l’inclusivité et la réussite commerciale, tout en tenant pour acquise sa propre domination et son attrait.
Ce mainstream américain était censé être si puissant qu’en 2024 Kamala Harris tenta d’accéder à la fonction suprême portée par une vague de soutiens de célébrités. Pourtant, ce star-system n’a pas généré l’énergie nécessaire à sa campagne ; des initiatives comme une vidéo d’incitation au vote réunissant le casting des Avengers furent largement tournées en dérision, jugées condescendantes, « cringe » et déconnectées. La culture qui avait rendu ces acteurs célèbres et riches paraissait engourdie et rance. Un écosystème médiatique dégradé favorisait l’indignation et l’impudeur. Tout cela a préparé le terrain pour la droite réactionnaire.
« Laissez les gens aimer ce qu’ils aiment »
Ce n’est pas que les vingt-cinq dernières années aient manqué de nouveautés. Substack, YouTube, Instagram, SoundCloud : jamais autant de contenus n’ont été produits et partagés. Les barrières financières à l’entrée se sont effondrées à l’ère numérique. En 2004, Chris Anderson, alors rédacteur en chef de Wired, prédisait que le marché ne tournerait plus autour de grands succès, mais se disperserait le long d’une « longue traîne » de niches.
On voit désormais que cela ne s’est pas produit ainsi. Un flux infini de contenus a buté sur les limites de l’attention humaine. De plus, malgré cette frénésie, l’innovation artistique s’est raréfiée. Comparé à l’explosion du modernisme du début du XXᵉ siècle, où une succession d’avant-gardes cherchaient naturellement à faire avancer la culture, le moment présent nous fait tourner en rond dans un vortex de contenus. Marx suggère qu’une pénurie d’innovation culturelle authentique — le « blanc » du titre (qui est aussi le nom d’une chanson de Taylor Swift) — nous a rendus vulnérables aux séductions fugaces de l’éphémère et de la nouveauté.
Marx décrit des Américains fébriles se gavant de la malbouffe des NFT et des mèmes, tandis que le mainstream recycle des versions tiédies de conforts fades. Les studios hollywoodiens jouent la sécurité avec des suites et des reboots. Gannett, le plus grand groupe de presse américain, a même embauché un journaliste dont l’unique sujet était Taylor Swift.
Les géants de la tech jouent évidemment un rôle dans ce nouveau monde de familiarité timorée. Dans Filterworld (2024), Kyle Chayka montre comment les recommandations algorithmiques poussent vers une culture de la « similitude lisse ». Mais les impératifs technologiques et économiques ne suffisent pas à tout expliquer. Dans Blank Space, comme dans son précédent ouvrage Status and Culture (2022), la dimension morale de l’argument de Marx est centrale : il déplore un glissement de « nos valeurs culturelles vers la négligence, voire le rejet, de l’invention culturelle ».
Ce glissement reflète en partie une démocratisation de la culture et de la critique — évolution que Marx reconnaît comme longtemps nécessaire. Le « génie » n’est plus un label réservé aux hommes blancs. En critique musicale, l’ouverture à tous les styles signifie que le rock n’est plus considéré comme intrinsèquement supérieur à la pop ou au R&B. Chacun peut accéder à toutes les formes d’art, à toute heure, depuis son téléphone.
Mais Marx observe que ce qui avait commencé comme un appel à la réceptivité et au pluralisme s’est durci en idéologie. Les fans n’exigeaient « pas seulement la tolérance pour leurs goûts, mais la déférence ». Ils envoyaient des menaces de mort lorsqu’un critique osait attribuer un 8/10 au dernier album de leur idole. Flatter ce que les gens savaient déjà vouloir est devenu un moyen fiable de générer des clics, à une époque où les métriques web conditionnaient la survie des médias.
La popularité devint l’arbitre suprême de la valeur. « Laissez les gens aimer ce qu’ils aiment » passa d’une règle de politesse à un impératif moral : si suffisamment de gens appréciaient quelque chose, alors cela devait être excellent.
Cela ne signifiait pas pour autant que tout était permis. Des artistes continuaient d’être bannis de la scène, mais la désapprobation prenait souvent une teinte politique. À un moment où les jugements esthétiques tranchés étaient associés aux rabat-joie et aux snobs, « la dénonciation politique devint un moyen efficace de balayer l’ancien », écrit Marx. Le libéralisme fade de la monoculture fit bloc. La pop culture se transforma en champ de bataille idéologique.
Les disciples d’un « illibéralisme vindicatif », se plaignant d’être « cancel », attaquaient les libéraux pour leur hypocrisie. Les guerriers culturels de droite s’approprièrent le vocabulaire de la gauche, y compris les travaux d’Antonio Gramsci, pour dénoncer l’« hégémonie culturelle » du libéralisme. Les détestations de toutes sortes se retrouvèrent en ligne — qu’il s’agisse de la country, des super-héroïnes ou d’une société pluraliste fonctionnelle.
L’audace de la haine
Au début de l’ère Biden, après les chocs conjugués de la pandémie et du 6 janvier, une lassitude collective s’installa. Trump étant (temporairement) en retrait, le mouvement MAGA en profita pour rassembler ses forces en vue d’une révolution culturelle inachevée. En 2022, Vanity Fair notait que l’anti-progressisme devenait « discrètement edgy et cool » chez les tech bros, tandis que des femmes de droite arboraient des colliers en forme de croix, « sages », comme marqueur d’un « chic transgressif ». Les animatrices du podcast Red Scare, autrefois proches de Bernie Sanders, commencèrent à fréquenter Alex Jones.
Dans ce milieu, la cohérence idéologique comptait moins que les répulsions partagées. Un marché s’ouvrit pour les transgressions illibérales, aussi banales et creuses soient-elles. Selon Marx, l’inertie culturelle accéléra ce phénomène. « On voit comment cette stagnation culturelle a des conséquences politiques », écrit-il, ajoutant que le « rejet des valeurs libérales » par le mouvement MAGA prenait forme dans une sous-culture réactionnaire ayant profité d’un vide au sein du mainstream. « Ce projet de long terme visant à rebrander le conservatisme comme cool et transgressif a réussi précisément parce que nous avons éliminé l’invention culturelle comme force de contrepoids potentielle. »
Il est tentant, pour quiconque se soucie profondément de culture, de croire que la stase mène inexorablement à la crise politique. Mais est-ce vrai ? Davantage d’innovation conduirait-elle nécessairement à une meilleure appréciation de la démocratie pluraliste ? Le modernisme tant regretté par Marx n’a pas empêché la première moitié du XXᵉ siècle d’être autoritaire et violente — et certains modernistes, comme Ezra Pound, se sont enthousiasmés pour le fascisme. Les jeunes extrémistes qui avalent sans broncher la bouillie technomonarchiste de Curtis Yarvin aspirent-ils vraiment à un nouveau Proust ?
Par ailleurs, la critique de la culture de masse est une tradition ancienne. Les conclusions de Marx ont quelque chose d’(ironiquement) démodé : il aspire à des jugements hiérarchiques naguère portés par des critiques grincheux du milieu du XXᵉ siècle comme Clement Greenberg ou Dwight Macdonald. En même temps, ses affirmations larges et catégoriques frappent parce qu’il est l’un des rares aujourd’hui à oser les formuler. Il prend les risques qu’il appelle de ses vœux.
« Lorsque les créateurs n’ont plus été tenus de viser l’excellence artistique, écrit Marx, la culture est devenue une bataille du plus petit dénominateur commun pour capter l’attention. » Jusqu’ici, la droite contre-contre-culturelle a surtout excellé dans les formes de captation d’attention que sont les mèmes et la bouillie produite par l’IA. Mais célébrer la brutalité depuis les marges n’est pas la même chose que la célébrer depuis le centre du pouvoir. Ce qui peut paraître subversif dans les recoins de 4chan devient servile lorsqu’il est diffusé par des comptes officiels du gouvernement américain. Peut-être que la vacuité de ces manœuvres accomplira ce que les malheureux Avengers n’ont pas su faire : rendre la cruauté à nouveau ringarde.
L'article original de Jennifer Szalai, critique de non-fiction, a été publié le 21 novembre 2025 sur le New York Times.