Après avoir débusqué "Les Nouveaux inquisiteurs" (Albin Michel, 2023), la journaliste du Point et de Franc-Tireur Nora Bussigny publie "Les Nouveaux antisémites", lui ouvrant les portes de nombreux médias. Or, dans une contre-enquête implacable en trois volets, la journaliste d'Arrêt sur Images Elodie Safaris démolit dans les grandes largeurs ce qui est présenté comme l'"enquête d'une infiltrée dans les rangs de l'ultragauche". Alors, qui croire ?
Note d'Outrages : Depuis la parution des "Nouveaux antisémites", Nora Bussigny serait victime d'une vague de cyberharcèlement. Outrages ne peut cautionner de telles pratiques. Le seul terrain sur lequel s'opposer à un livre est celui de l'examen critique, et aucun autre. C'est pourquoi Outrages apporte un soutien de principe à Nora Bussigny.
La loi de Brandolini est connue : il faut toujours plus de temps et d'énergie pour contredire une fausse information que pour la produire. D'abord appliquée au complotisme, celle-ci va-t-elle devoir être invoquée pour le journalisme d'investigation ? C'est en tout cas le problème que pose "Les Nouveaux antisémites".
Truffé d'erreurs, d'insinuations frisant le complotisme, de témoignages jamais recoupés, de discrédits par association, de faits invérifiables, l'ouvrage présenté dans tous les médias comme une enquête "glaçante" qui fait "froid dans le dos" sur les prétendues convergences entre mouvements d'ultra-gauche et réseaux islamistes autour de la "haine du juif" nécessite une telle débauche d'énergie pour être contredit, qu'il y a de quoi se décourager.
Elodie Safaris, journaliste à Arrêt sur Images, a eu le mérite de s'y coller, et de produire une véritable contre-enquête pour debunk, comme on dit, les "Nouveaux antisémites". Le résultat est édifiant.
Des journalistes qui tombent dans le panneau publicitaire
France Info, RMC, I24 News, Sud Radio, LCI, Quotidien, le Figaro... Depuis la sortie du livre en octobre 2025, Nora Bussigny est partout. "Ce sont les livres de journalistes comme elle qui sont l'honneur de la profession" s'exclame l'animateur de Sud Radio. Comme si les médias ne suffisaient pas, l'autrice a été invitée à s'exprimer à des commissions parlementaires et à apporter son "expertise" dans des rapports officiels sur l'entrisme islamiste dans les partis politiques.
Au fil des questions inoffensives ("Et maintenant, vous avez peur ? Vous êtes sous protection ?" "Avez-vous failli être démasquée ?"), Bussigny déroule son argumentaire d'une interview à l'autre : ses réponses se ressemblent souvent mot pour mot, les passages médias des journalistes fonctionnant désormais comme la promo d'un film.
Le site Arrêt sur Images a été le premier à envoyer un grain de sable dans la machine publicitaire, et à révéler de graves problèmes de méthodologie et de déontologie, jetant un sérieux doute sur la fiabilité de cette "enquête".
Absence de contradictoire : une faute déontologique jamais questionnée
Dès son introduction, Nora Bussigny affirme : "Ceux qui connaissent mon travail savent que je privilégie toujours les faits". Tant mieux : des faits, c'est ce que le lecteur demande pour se faire un avis éclairé. Le problème, c'est que les "Nouveaux antisémites" est majoritairement composé de témoignages à sens unique, et qu'un témoignage ne suffit pas à établir un fait.
Pour établir un fait, la pratique élémentaire de tout enquêteur consiste à croiser ses sources. Nora Bussigny peut donc se targuer d'avoir "recueilli une centaine de témoignages" (dont la plupart ne figurent pourtant pas dans le livre), à commencer par celui de sa patronne Caroline Fourest (dont la fiabilité est remise en cause de longue date), ceux-ci n'ont aucune valeur probante en tant que tel.
En effet, le respect du contradictoire est la seule façon de garantir une pluralité de points de vue, donc d'offrir au lecteur la possibilité de se faire son opinion. Passer outre constituerait une entorse majeure à la déontologie journalistique. Imagine-t-on un procès lors duquel ni le prévenu ni son avocat n'auraient droit à la parole ?
Et pourtant, Elodie Safaris affirme :
"La vingtaine de personnes avec qui nous nous sommes entretenues sont unanimes. Toutes disent avoir appris via notre demande d'interview qu'elles figuraient dans le livre. D'après leurs témoignages, elles n'ont pas non plus été contactées par la journaliste avant la publication de l'ouvrage, mis à part Nous Toutes, Rima Hassan, et Omar Alsoumi d'Urgence Palestine. Toutes estiment que la façon dont les faits les concernant sont présentés dans le livre sont soit tronqués, soit déformés, soit carrément faux."
Pour preuve, une personne mise en cause par Bussigny indique qu'elle a "porté plainte contre l'autrice pour diffamation". Une autre "tombe des nues lorsqu'elle découvre l'extrait du livre" qui la concerne. "C'est grave de prétendre ça, ça tombe sous le coup de la loi tellement l'accusation est grave !" Un autre se dit "stupéfait par la façon "malhonnête" dont son histoire est rapportée". Le rappeur Médine dit "apprendre à l'instant l'existence de cette autrice, tout comme celle de son livre et le fait d'y être cité". Un militant associatif se dit "choqué" par le récit qui est fait de son histoire et parle d'une "instrumentalisation". Au sujet de la source de Nora Bussigny qui le met en cause, il ajoute : "elle a utilisé mon histoire personnelle pour lui faire dire ce qu'elle voulait".
La liste des reproches est interminable. Voici un florilège de formules qui ressortent de la contre-enquête d'Elodie Safaris (précision : chaque formule provient d'une personne différente) :
"déformation manifeste des faits", "profondément malhonnête", "instrumentalisation des faits et des propos", "conteste fermement les propos qui lui sont attribués", "une version tronquée et déformée des faits", "un récit biaisé", "Le récit qui est fait est mensonger", "très exagérés voire franchement manipulatoires", "c'est de la pure mise en scène", "aucune information inscrite n'a été vérifiée ou corroborée".
Un manquement éthique... revendiqué par Nora Bussigny
Où se situe la frontière entre la faute professionnelle et la malhonnêteté ? Sur Quotidien, devant Yann Barthès et ses journalistes silencieux, Nora Bussigny justifie ouvertement cette absence de contradictoire :
— D'abord il faut comprendre votre méthode, tout le monde n'a pas lu votre premier livre, expliquez à nous (sic) pourquoi l'infiltration avec la création d'une fausse identité dans ces milieux précis, comme journaliste vous n'auriez pas pu enquêter à visage découvert ?
— Ca aurait été compliqué. A chaque fois que je tentais de contacter des collectifs, militants, associatifs, même pour pouvoir proposer ce qui s'appelle le contradictoire en journalisme, je faisais face à des refus, puisque j'étais une journaliste qui travaillais selon eux pour des médias d'extrême droite fasciste à l'instar du Point, de France Tireur ou encore de Marianne. Comme à chaque fois on me refusait cette parole, j'ai été contrainte d'aller la récupérer autrement, si je puis dire.
Sur un autre plateau, Nora Bussigny persiste et signe : "Aujourd'hui si on me refuse la réponse au contradictoire bah je vais la trouver autrement."
Mais ce n'est pas comme ça que fonctionne le contradictoire. Dans n'importe quel article, quand une personne mise en cause refuse de répondre, chacun peut lire la formule consacrée : "Contactée, telle personne n'a pas souhaité nous répondre." Bussigny le sait parfaitement, puisque cette précision est apportée en note de bas de page pour le refus que lui a opposé Rima Hassan.
Pourquoi respecter la règle pour Rima Hassan et pas pour les dizaines d'autres mis en cause ? A part Elodie Safaris (à qui Nora Bussigny, à cette date, n'a pas répondu aux onze pages de questions), aucun journaliste de sa tournée promotionnelle n'a jugé utile de lui demander.
Une "enquête" truffée d'erreurs factuelles
Il était à craindre qu'un défaut de méthode entraînerait fatalement un nombre d'erreurs factuelles qui, dans n'importe quelle démocratie fonctionnelle, devrait suffire à discréditer l'enquêtrice. Nous avons listé les principales erreurs relevées dans la contre-enquête d'ASI :
Erreur de dates : "Au sujet d'Act Up, Bussigny évoque "l'entrisme de Révolution permanente, mené par Sasha Yaropolskaya", militante au sein du mouvement révolutionnaire. Contactée par Arrêt sur images, cette dernière confirme pourtant avoir pris part aux activités d'Act Up "en 2019, 2020 soit avant d'arriver à Révolution permanente en 2021, 2022".
Erreur de lien : "Nora Bussigny mentionne Students for Justice in Palestine Science-Po, décrits comme "ressortissants" de l'américaine Student for Justice in Palestine alors que ce n'est pas du tout le cas, comme expliqué dans notre épisode 2."
Erreur de fait : "Autre thèse déployée au sujet de Rima Hassan : un prétendu changement de position "avant et après le 7 octobre". La preuve ? Un tweet présenté comme ayant été effacé et dans lequel la députée affirmait entre autre "Je n'essentialiserai jamais les Israéliens à toute la politique israélienne" ou "Je ne prônerai jamais la destruction d'Israël". Problème : le tweet (qui fait partie d'un long thread) n'a jamais été effacé et il est toujours en ligne."
Erreur de date (2) : "Bussigny considère ces tweets effacés comme "importants" car "c'est trois jours plus tard qu'elle est repérée pour la première fois par des élus de la France Insoumise". "Complètement faux !" tacle encore Rima Hassan. Elle avait, pour preuve, été invitée en août 2023 aux universités d'été de LFI pour une table-ronde."

Distorsion des faits : "Courageuses, les féministes juives (du collectif "Nous Vivrons", ndlr) et leurs alliées ont voulu défiler, avant d'être bloquées sans ménagement par le service de sécurité, masculin et imposant, de la manifestation" affirme Nora Bussigny avant d'ajouter que "d'après les manifestantes, le SPCJ s'est interposé et a fini par les exfiltrer pour leur sécurité". "C'est complètement faux !" conteste l'AG Féministe à ASI, rappelant que son service d'ordre "c'est des meufs avec des paillettes et des gilets oranges" (...) "Ce sont elles et eux qui avaient un SO exclusivement masculin, équipé de coques, leur posture était offensive, certains ont même essayé de nous bousculer et de créer la confrontation mais ça n'a pas fonctionné".
Distorsion des faits (2) : Lors d'une conférence à Pantin organisée par le média décolonial Parole d'Honneur et Urgence Palestine en octobre 2024, des membres de l'UEJF ont tenté de perturber l'événement, avant d'être évacués par le service d'ordre. Alors que les témoins étaient nombreux, Nora Bussigny donne la parole à une unique personne, toujours sans contradictoire. "Ca a été très violent", dit Léa, membre de l'UEJF. Or, des images de l'évacuation existent. Elles ont même fait le tour d'internet, tant la distorsion des faits était évidente, et la mise en scène grotesque. Ayant été démontré que le brave Kévin, ci-dessous, avait simulé son agression, il a démissionné de son poste de conseiller municipal à Romainville. Or, à aucun moment Nora Bussigny n'évoque cette simulation. Pourquoi ?

Une "ultragauche" ultra floue
Dans son livre, Nora Bussigny ne prend jamais la peine de définir avec précision les contours de l'ultragauche, l'objet même de son enquête. On en apprend guère davantage en visionnant ses passages médiatiques. Dans Quotidien, à la question de savoir si l'ultragauche englobe LFI, Bussigny répond : "L'ultragauche, c'est tous les spectres de l'extrême gauche politique et militante... ça englobe des militants qui vont soutenir la France Insoumise effectivement. Mais ce sont des militants."
Pas très clair. Ce que l'on sait, en revanche, c'est qu'en mars 2024, le Conseil d'Etat (la plus haute juridiction administrative) classait le parti de Mélenchon à "gauche", de même que le Parti Communiste Français, tandis que des partis comme Lutte Ouvrière ou Révolution Permanente étaient, eux, classés à l'extrême gauche.
On peut donc se demander sur quels critères, autres que policiers ou journalistiques, se fonde Nora Bussigny pour qualifier d'"extrême" un parti que le Conseil d'Etat lui-même ne reconnait pas comme tel (alors que le Rassemblement National est bien classé à l'extrême droite).
Sur le plateau de France Info, dont certains dénoncent la Cnewsisation récente, une journaliste manifestement peu renseignée sur les mouvances de gauche demande à Bussigny "ce qu'il y a en commun entre les black blocs, certains militants anarchistes, Révolution Permanente, certains écologistes radicaux". L'autrice répond qu'ils ont "tous comme cause commune un rejet des institutions démocratiques."
Un problème de logique se pose ici : si l'ultragauche se définit par le "rejet des institutions démocratiques", pourquoi soutiendrait-elle la France Insoumise, un parti politique classique qui présente un candidat à chaque élection présidentielle, envoie des députés au Parlement, ne parle que de droit international à tout bout de champ, fait élire des maires et propose dans son programme l'instauration d'une Sixième République ?
Dans un article signé Actu.fr, la confusion entre ultragauche et extrême gauche est encore plus évidente :
— Pourquoi un tel focus sur l’extrême gauche ?
— C’est une spécialisation , explique Nora Bussigny qui, dans son précédent livre-enquête, s’était attaqué au mouvement woke. « [Dans mon dernier livre], j’évoque également l’extrême droite et je précise comment l’antisémitisme d’extrême droite et d’extrême gauche est le même, c’est juste le costume qui est différent », ajoute-t-elle.
Une assertion qui n'est jamais démontrée dans "Les Nouveaux antisémites". Quel costume ? Djellaba contre Hugo Boss ? Et quelle "précision" sur la prétendue similitude d'un prétendu antisémitisme commun, alors qu'aucun chapitre du livre n'est consacré à l'extrême droite, évoquée seulement à la marge avec des histoires de croix gammées qui ne concernent pas l'ultragauche ?
Un confusionnisme omniprésent
On comprend aisément que "Les Nouveaux antisémites" repose sur un procédé fallacieux : confondre systématiquement ultra et extrême, cités de manière interchangeable car mal définis, mal compris ; mais l'amalgame devient plus grave quand Bussigny confond volontairement juifs et sionistes par une formule répétée ad nauseam : "les juifs, ou plutôt les sionistes". De ce glissement sémantique découle un deuxième, entre antisionisme et antisémitisme (le premier serait le "faux nez" du second, ça change de l'habituel "cache-sexe"), afin de discréditer ses adversaires.
Ici, soyons clairs. Que des vrais antisémites utilisent les mots juifs et sionistes de façon indifférenciée, c'est une réalité. Et que des antisémites se planquent derrière l'antisionisme, c'est une évidence que nul ne conteste, y compris à gauche. Il n'y a qu'à voir cette vidéo du média Parole d'Honneur dans laquelle Wissam Xelka, drapeau palestinien en arrière plan, passe une heure à dézinguer l'antisémite Alain Soral sans la moindre ambiguïté. Une démarche répétée à plusieurs reprises. Alors, quel "costume" ?
Il n'y a qu'à lire la militante Sasha Yaropolskaya, mise en cause par Nora Bussigny (sans avoir été contactée pour le contradictoire), qui affirme : "L'antisémitisme, on le combat comme toutes les oppressions, on est antiraciste et on combat les forces qui l'alimentent : l'extrême droite et le gouvernement". Alors, quel "costume" ?
Il n'y a qu'à lire également ce communiqué, un parmi mille autres, publié sur le site "Info libertaire" (giga-gauche ?), pour se faire une idée d'un discours de gauche très classique sur la Palestine :
Le Hamas, ses alliés du Djihad Islamique et du FPLP, arrivés au pouvoir en 2006 par les urnes en profitant de la corruption et du discrédit du Fatah de Yasser Arafat et de la déliquescence de l’OLP, tirent profit de la colère, de la frustration de la majorité palestinienne en transformant ainsi le combat contre l’oppression colonialiste en combat religieux, le Jihad, avec ses dérives antisémites...
Les Palestinien.ne.s ne sont pas dupes et savent bien que le programme réactionnaire et antisémite du Hamas n’est en rien une solution mais que la résistance et les révoltes des populations contre le colonialisme et le sionisme sont légitimes...
Alors, quel "costume" commun avec l'extrême droite ? Pourquoi Nora Bussigny n'apporte-t-elle pas une nuance aussi basique et répandue, elle qui officie pourtant sous les ordres de la reine de la nuance Caroline Fourest ? Comme le relate encore Elodie Safaris dans son enquête : "Ceux qui font le plus de formations pour lutter contre tous les racismes - antisémitisme compris - ce sont les organisations de gauche !" ajoutent les membres du Comité Palestine qui estiment qu'un "vrai antisémitisme" existe bel et bien du côté des organisations étudiantes de droite."
Et en effet, Nora Bussigny occulte (sciemment ?) une donnée pourtant intéressante : plus on est de droite, plus on est antisémite, si l'on en croit cette étude de la CNCDH. Et si l'on en croit aussi les multiples polémiques sur les étudiants de droite faisant des saluts nazis un peu partout. Malgré ça, Nora Bussigny reprend à son compte l'amalgame pernicieux entre juifs et sionistes, dont jouent justement les pires antisémites.
Or, éclairer le lecteur, c'est d'abord éclairer les termes. Oui, il y a des antisionistes qui sont antisémites. Peut-être se rendent-ils même en manifestation. Personne ne le nie. Mais non : être antisioniste ne revient pas de facto à être antisémite. Nora Bussigny le sait. Dans une interview au Figaro, elle déclare :
« Lors d’une manifestation, j’ai demandé à un jeune ce que voulait dire le mot “sioniste”. Il m’a répondu que cela englobait tous ceux qui soutenaient Netanyahou, ce qui marque une certaine inculture à ce sujet… En fait, les leaders de ces manifestations savent que la jeunesse d’ultragauche ne connaît pas le sujet, donc elle est facile à manipuler », analyse-t-elle.
Sachant donc que le mot "antisionisme" recouvre plusieurs réalités (s'opposer au gouvernement d'extrême droite de Netanyahou, contester l'existence même de l'Etat d'Israël, s'opposer à la colonisation des territoires palestiniens) pourquoi Bussigny englobe-t-elle tout antisionisme sous une même bannière, sinon pour mieux rallier ses lecteurs à sa cause et jeter l'anathème sur toute personne se disant "antisioniste", comme ce jeune manifestant, visiblement mobilisé par antifascisme ?
C'est pourtant cette indifférenciation, visant à disqualifier toute contestation politique d'un Etat colonial, qui nourrit l'antisémitisme.
Martine en manif, ou le degré zéro de l'infiltration
Les manifestations, parlons-en. Nora Bussigny en évoque notamment deux : à Angers, et à Strasbourg. Pour commencer, on se demande pourquoi parler d'infiltration s'agissant de manifestations publiques, ouvertes à tous, comme quasiment tous les événements et réseaux sociaux prétendument "infiltrés" par Bussigny, alors que le principe même de l'infiltration est de pénétrer dans un milieu fermé, inaccessible au public.
Même la récente affaire de l'indic démasqué dans les rangs de l'ultragauche, racontée par Blast, autrement plus sérieuse, n'est pas une infiltration à proprement parler.
Mais n'en demandons pas trop à notre enquêtrice qui mélange l'infiltration (identité dissimulée) et l'immersion (identité assumée), comme si c'était pareil : "J'ai dû apprendre sur le terrain en tâtonnant, le propre quand on prépare une immersion c'est de se faire une légende et de la rendre crédible", dit-elle dans le Figaro.
Dans le même article, alors qu'on justifie la dissimulation de son identité par sa "notoriété nouvelle", Bussigny déclare:
« Je suis allée en manifestation avec un foulard et un masque. Je me suis fait passer pour une étudiante un peu âgée qui reprend des études et qui est totalement ignare et n’hésite pas à poser des questions “bêtes”. Cela m’a aidée à gagner la confiance des manifestants. Ils avaient face à eux le profil type de la personne manipulable. »
Au vu de l'unanimisme médiatique qui entoure la réception des "Nouveaux antisémites", le "profil type de la personne manipulable" ne serait-il pas, à ce stade, le lecteur de Nora Bussigny ?
Nora Bussigny défend l'AFPS, un collectif pro-palestinien qui prône pourtant la lutte armée
Toujours dans l'inénarrable Quotidien, Yann Barthès précise :
— On peut soutenir le peuple de Gaza, sans être antisémite...
— Mais j'espère, et d'ailleurs, je raconte une manifestation que j'ai faite à Angers, avec un collectif qui s'appelle l'AFPS, que je découvrais à ce moment-là, on peut ne pas être d'accord avec une ligne générale de l'AFPS, toutefois moi la manifestation que j'ai faite, à aucun moment il n'y a eu d'apologie du terrorisme, ils ont même appelé d'ailleurs à libérer les otages, et dès qu'ils ont parlé de résistance, ils ont voulu nuancer en disant attention : une résistance symbolique, et non pas une résistance armée. Moi à partir de là, je ne vois pas comment on peut contredire les propos qu'ils tiennent, en tout cas sur cette manifestation.
Concentrez-vous. Ici, Nora Bussigny prend pour exemple de probité un collectif qui, sur son site, justifie la lutte armée palestinienne... une "apologie" dénoncée par Bussigny au sujet d'un autre événement, à Bruxelles, dans la même émission ! Par ailleurs, l'AFPS publiait un communiqué de soutien à Urgence Palestine, une organisation que dénonce encore Bussigny. Comment s'y retrouver dans ce fatras ?


Avec l'AFPS, Nora Bussigny expose donc sa propre contradiction, qu'elle est incapable de percevoir : on peut être à la fois opposé à l'antisémitisme, tout en justifiant la lutte armée des Palestiniens. Mais comme l'AFPS se tient correctement en manif, Bussigny n'y trouve rien à redire. Qui peut prendre ce raisonnement au sérieux ?
A Strasbourg, un récit douteux, toujours aucune preuve
Pour la manifestation de Strasbourg, Nora Bussigny raconte sur tous les plateaux que les militants pro-palestiniens s'en seraient pris violemment à des enfants mangeant leur Happy Meal en terrasse du Macdo (en plein mois de février ?), près de la place Kleber. "S'en prendre à des enfants" serait sa limite, ce qui l'aurait poussée à quitter le cortège. "On le voit dans les vidéos" dit-elle à Quotidien.
Problème : sur la vidéo à l'écran, on ne voit rien d'autre que des gens qui défilent dans le calme (chose que j'ai pu constater moi-même en me rendant à de nombreuses manifestations pro-palestiniennes strasbourgeoises, où les seuls troubles à l'ordre public ont été provoqués par la police, ou par des passants provocateurs, ndlr). S'agit-il d'une énième erreur de date, sachant que l'écran de Quotidien affiche le 15 février alors que Bussigny évoque une manifestation du 22 février ? Quoi qu'il en soit, aucune image, aucun témoignage ne permet de corroborer son observation.
De plus, Leila Sihabi, militante au mégaphone à ce moment-là, a été contactée par Elodie Safaris (à défaut de l'avoir été par Nora Bussigny) et conteste fermement la version donnée par l'autrice.

Toutes ces insinuations, ces syllogismes, ces faits invérifiables, ces approximations, ces déformations, vont trouver une sorte d'apothéose dans le chapitre consacré à Rima Hassan.
L'obsession Rima Hassan
Le dernier chapitre des "Nouveaux antisémites", sobrement intitulé "L'obsession juive de Rima Hassan", est consacré à l'euro-députée insoumise, dont la détestation qu'elle suscite confine au délire paranoïaque. "J'ai voulu clore cet ouvrage sur ce portrait de Rima Hassan, car elle me paraît être le symbole de cet antisémitisme internalisé, peut-être même inconscient, venu de l'ultragauche et qui constitue une menace réelle pour la démocratie et la pensée en France", indique Bussigny.
Cette phrase a de quoi inquiéter. Sonder les "inconscients" pour y détecter une "menace" contre un ordre politique n'est-il pas le propre des régimes totalitaires ? L'accusation procède d'une logique implacable : si Rima Hassan est tombée amoureuse d'un juif dans sa jeunesse, si elle a appris l'hébreu et les dates des fêtes juives, si elle a "développé un amour pour le peuple juif", cela prouverait son "antisémitisme internalisé".
Si un certain Yves, un menteur (il l'assume) qui a manipulé Rima Hassan sur Facebook en se faisant passer pour un soldat de Tsahal vivant en Israël, et entretenant avec elle une correspondance pendant des mois alors qu'elle n'avait que 19 ans, affirme à Nora Bussigny qu'il est alors "certain qu'elle n'est pas antisémite", c'est sans doute que Rima Hassan est antisémite.
Si l'ancien profil Facebook d'adolescente, au nom "troublant", de Rima Hassan affiche "Rima.hassan88", ce n'est pas, comme le rapporte Rima Hassan à Elodie Safaris, parce que la plateforme attribue des numéros aléatoires au moment de l'inscription, c'est pour faire référence à "Heil Hitler" (HH = 88). Pas de quoi rire : c'est ce qu'insinue Nora Bussigny dans une note de bas de page.
Une rhétorique aux relents complotistes omniprésents, par exemple quand Nora Bussigny parle de "tentacules d'une même pieuvre", de "véritable infiltration de la mouvance islamiste dans toute la société française grâce à l'aide efficace, réfléchie, programmée, de la gauche radicale", ou qu'il existerait une "démarche concertée, pensée, dont le but avoué est d'instaurer en France un état de guerre permanente, un climat de lutte et d'exacerbation, une longue marche vers le chaos", une "subversion calculée, voulue, de notre société et de nos valeurs républicaines".
Qui peut prendre au sérieux un tel galimatias, jamais prouvé dans le livre, ni par des documents, ni par des faits ?
Conclusion : piège à cons
La présente critique des "Nouveaux antisémites" pourra sembler frontale, mais n'ayons aucun scrupule : c'est même le Figaro qui nous y encourage :
"Toutes ces critiques, cette détestation à son égard des milieux militants d’ultragauche ne font que la conforter dans ses positions. "Je me gargarise de tout cela parce que ça me donne raison."
Logique dogmatique toute fourestienne : si tant de monde affirme que j'ai tort, cela prouve que j'ai raison.
Pour conclure, citons une dernière fois Elodie Safaris, qui résume en un paragraphe les principales critiques apportées au livre :
"Le ton de l'autrice, ses sources (sans pluralisme ni récit contradictoire des membre de l'"ultragauche" visée), les amalgames entre propos sur la résistance palestinienne et apologie de terrorisme ou entre critiques politiques et attaques antisémites, ainsi que le vocabulaire utilisé très connoté (à commencer par "ultra-gauche") et les outrances qui ponctuent les récits ("en lisant l'échange, je suis dépitée: iels sont vraiment fou.olle.s!" pour se moquer de l'écriture inclusive), et surtout la faiblesse méthodologique, inspirent à minima cette question : l'ouvrage serait-il un pamphlet idéologique plus qu'une enquête journalistique ?"
La réponse est dans la question. A défaut de convaincre, le livre de Nora Bussigny nous donne plutôt envie de détourner une vieille brève de comptoir, adaptée aux circonstances : le Nouvel antisémite, c'est comme tout, ça vaut pas l'Ancien.