EPISODE 2 - La polémique autour de la sortie d’un livre de Dark Romance mettant en scène des actes pédocriminels pose une question juridique, morale et artistique qui devrait accompagner tout geste créateur : peut-on écrire ce qu’on veut ? Où se trouve la limite ? Qui définit le cadre de la liberté de création ? Outrage s’attaque à un inépuisable sujet qui nous emmène bien au-delà de la Dark Romance.
A lire aussi l’ épisode 1: L’argument pénal
La difficulté avec la protection des enfants, c’est que chacun peut l’invoquer afin d’interdire tout et n’importe quoi à l’aune de ses propres valeurs morales. Ainsi, c’est pour “protéger les enfants” que les zemmouristes de Parents vigilants s’opposent à l’initiation à la vie affective et sexuelle dans les écoles, ou bien que des catholiques se scandalisent de la cérémonie “pédo-sataniste” des JO de Paris, ou bien lancent une polémique sur le roman de Rebecca Lighieri, Le Club des enfants perdus, dénoncé comme “pornographique et psychiquement dangereux” par une association d’extrême droite.
Sans doute doit-on se réjouir que la protection de l’enfance soit un sujet transpartisan, et que les réactionnaires se soucient eux aussi de leur progéniture. Concernant Jessie Auryann, c’est en vertu d’un réflexe moral identique qu’un Bookstagrameur bien intentionné affirmait : “On ne peut pas écrire tout et n’importe quoi, on a une part de responsabilité”. Ce qui est à la fois faux et vrai. Faux : on peut écrire tout et n’importe quoi, et heureusement. Vrai : publier et diffuser est une responsabilité.
Ces dernières années, plusieurs scandales littéraires ont mobilisé l’attention des juristes autour du fameux article 227-24 du Code pénal engageant la responsabilité des éditeurs. Citons-en deux.
En 2002, en pleine affaire Outreau, Léo Scheer (également éditeur de Sade et de Matzneff) publie un roman polémique, Il entrerait dans la légende de Louis Skorecki, sorte de Raphaël Quénard avant l’heure qui raconte des scènes de meurtres de femmes en y ajoutant des sévices sexuels sur enfants. Un “scandale absolu” pour l’association catho-intégriste Promouvoir, laquelle défend "la dignité humaine, la famille et les valeurs judéo-chrétiennes". La même association, habituée des actions en justice, avait également attaqué le film Baise-moi, de Virginie Despentes et Coralie Trinh Thi, ou porté plainte en 2001 contre Michel Houellebecq et Flammarion en raison du "contenu pornographique" du roman Plateforme.
En mars 2003, le Tribunal correctionnel de Carpentras condamnait Léo Scheer à 7 500 euros d’amende. En réaction, la Ligue des Droits de l’Homme (quand même) publiait un communiqué évoquant “un jugement scandaleux par la confusion dangereuse qu’il opère entre fiction et réalité”. Elle poursuivait :
“[Ce jugement] fait fi de la spécificité des œuvres et prétend faire comme si un roman était un message, et qu’il devait être lu littéralement. Cela reviendrait à assimiler l’auteur à son personnage, à le confondre avec son œuvre. Or représenter, évoquer, n’est pas approuver. Si l’auteur évoque un comportement déviant, il ne saurait, pour autant, être condamné pénalement. Décider du contraire reviendrait à interdire la représentation du crime (non seulement la pédophilie, mais aussi la drogue, le racisme, la violence) dans un livre, dans un film, dans une peinture, ce qui conduirait à interdire ou à sanctionner non seulement une grande partie de l’art de notre époque, mais l’art et la littérature antiques, l’art de la Renaissance, l’art moderne.”
A croire que 2002 a été chargée en scandales littéraires puisque la même année, Gallimard, de son côté, publiait Rose bonbon de Nicolas Jones-Gorlin, un roman relatant les pérégrinations d'un pédophile. Soutenue par Nicolas Sarkozy, alors Ministre de l’intérieur, une association de défense de l'enfance maltraitée, L'Enfant bleu, demandait que le livre ne soit pas mis en vente et annonçait qu’elle déposerait plainte en cas de refus, initiative que le Syndicat national de l'édition (SNE) qualifia d'“incongrue, inutile et dangereuse”.
Gallimard refusa de se soumettre et se contenta de recouvrir l’ouvrage d’un film plastique, accompagné d'un avertissement : “Rose bonbon est une œuvre de fiction. Aucun rapprochement ne peut être fait entre le monologue d'un pédophile imaginaire et une apologie de la pédophilie. C'est au lecteur de se faire une opinion sur ce livre, d'en conseiller ou d'en déconseiller la lecture, de l'aimer, de le détester, en toute liberté.” Finalement, après mûre réflexion, Nicolas Sarkozy baisse les bras.
La responsabilité pénale et morale de l’éditeur est toujours engagée à la publication d’un livre. C’est justement tout le travail d'un éditeur professionnel et de son service juridique de veiller au respect du droit, un problème que pose la pratique de l’autoédition. Mais je reviendrai sur l’aspect éditorial plus tard.
Ne pas "romantiser" le crime ?
Un autre argument moral justifiant la censure était le suivant : “On ne romantise pas le crime.” Soit. Mais en quoi est-ce plus acceptable de romantiser la violence physique, la séquestration, l’emprise, la torture, qui sont les ressorts même de la Dark Romance ? Hors littérature, l’histoire de Bonnie and Clyde n’est-elle pas une “romantisation” de deux criminels ? Le simple fait que les protagonistes, si glamours, meurent à la fin suffit-il à en dénoncer l’immoralité ? Toujours dans le genre virée criminelle, qu’en est-il de Baise-moi ? Ou de Thelma et Louise, ou de milliers d’autres exemples que comptent le cinéma et la littérature ? Et pour en revenir aux enfants, tronçonner certains extraits de Lolita de Nabokov pour les diffuser sur TikTok suffirait-il à condamner l'œuvre entière ?
Ironie de l’histoire littéraire : Henry Miller (encore lui) était accusé de ne pas “romantiser” ses scènes de sexe (“obscene and unromantized sex scenes”), ce qui lui valait le bannissement de ses livres. Sans doute faut-il alors affiner l’injonction : on ne romantise pas les violences sexuelles sur mineurs. Mais là encore, les choses ne sont pas si simples.

Dans un article du Club des juristes consacré à l’affaire Auryann, déjà cité dans notre épisode 1, l’universitaire Nathalie Droin rappelle que, afin que la création ne soit pas soumise au pouvoir de censure d’un juge qui s’exercerait “au nom d’une morale nécessairement subjective” :“la création artistique fait l’objet d’un régime de liberté renforcée”, et “bénéficie d’une protection constitutionnelle et conventionnelle de premier rang.” Cependant, “cette protection n’est pas absolue”, dans la mesure où elle “connaît la sanction d’abus au titre de la protection des droits d’autrui et de l’ordre public, notamment s’agissant d’apologie de crimes, dont celui de la pédocriminalité.”
S’agissant de l’accusation d’”apologie de l’illégal” que formule la pétition pour le retrait du livre de Jessie Auryann, la Ligue des Droits de l’Homme répondait, sur une affaire plus ancienne, de façon implacable :
“Il est absurde de considérer qu’une œuvre puisse faire une apologie quelconque. Dès lors que l’œuvre est d’imagination, qu’elle fonde un monde irréel, avec des personnages fictionnels, les propos sont irréels et ne peuvent donc être, par essence, apologétiques. Le dispositif fictionnel est le garde fou de l’apologie : la mise à distance, avec son double, la possible identification, s’inscrivent dans un jeu conscient : même si je m’identifie à elle, je sais que je ne suis pas Madame Bovary.”
Par ailleurs, la LDH s’inquiétait du fait que “les motifs d’interdictions n’ont cessé d’augmenter depuis plus de cinquante ans”, et rappelait qu’“une œuvre de fiction n’est ni une information, ni un discours politique, ni une publicité. Elle ne peut avoir pour obligation de respecter la morale ou les bonnes mœurs.” De plus, elle reconnaissait aux écrivains la possibilité symbolique de “montrer la noirceur de la nature humaine”.
Voilà le cœur du sujet : si l’on doit reconnaître à la Dark Romance le droit d’”explorer les zones d'ombre de la psychologie humaine”, comme le revendique la pétition, alors il faut accepter que d’autres genres puissent le faire eux aussi, avec les codes narratifs qui leur sont propres. Car dans le cas Jessie Auryann, un problème de catégorisation générique se pose bel et bien.
Trouble dans le genre
Dans un message posté sur Instagram, l’historienne de l’art Fleur Hopkins-Loferon, autrice d’un livre sur la Dark Romance, explique :
“Si aux USA le roman aurait assurément été classé en extreme horror, aux côtés des ouvrages de Duncan Ralston, Judith Sonnet, Matt Shaw ou Aaron Beauregard qui dépeignent aussi des scènes parfois insoutenables, il ne faut en aucun cas penser que le champ de l’extreme horror ou du splatter punk n’est pas réflexif. Quand il met en scène l’abject et la dépravation, ce n’est jamais sans s’interroger sur les effets de malaise ou de dégoût produits sur le lecteur (...). Extreme horror ne veut pas dire gratuité ou amoralité.
Jessie Auryann aurait-elle créé un trouble dans le genre, en étiquetant “Dark Romance” un livre qui relevait plutôt de l’Horreur, ce qui aurait attiré l’attention d’un lectorat différent, moins jeune et plus avisé ? Sans doute aurait-il été utile et instructif de lui poser la question de son intention. L'autrice étant désormais injoignable à cause du harcèlement, nous le saurons peut-être au tribunal.
Dieu sait que ma bouche saigne à l’idée de faire l’éloge du magazine Le Point, mais l’honnêteté m’oblige à dire que l’article relatant l’affaire Jessie Auryann est éclairant, notamment grâce aux professionnels interrogés, dont fait partie Fleur Hopkins-Loferon.
Pour cette dernière, qui rappelle que la Dark Romance répond à des règles précises, “ce livre n’est pas transgressif, il est irresponsable. La transgression, la vraie, suppose une pensée, un cadre, un sens. Ici, il n’y en a pas.” La chercheuse poursuit en estimant que Jessie Auryann se serait “laissée emporter par les dérives de l’autoédition : la surenchère, vouloir choquer toujours plus, repousser les limites pour faire parler de son livre et cultiver son image d’autrice scandaleuse, sans avoir conscience des enjeux et de l’effet produit sur le lecteur.”
Jessie Auryann apprend donc à son corps défendant l’utilité d’un éditeur, dont le regard critique et distancié sert justement à baliser un manuscrit. Et même avec un éditeur, tout n’est pas rose. L’autrice féministe Violette Leduc en sait quelque chose. Confiant son manuscrit de La Bâtarde (1964) à Simone de Beauvoir, cette dernière et son éditeur Gallimard lui imposent des coupes (notamment des scènes sexuelles entre deux adolescentes) qui affadissent considérablement le texte et provoquent chez Violette Leduc une grave dépression.
Quoi qu’il en soit, de l’avis de tous les professionnels qui s’expriment sur cette affaire, le constat est clair : si le texte n’était pas publiable en l’état, ce n’était pas pour la pédocriminalité qu’il mettait en scène, aussi insoutenable soit-elle, mais… pour tout le reste : manque de réflexion profonde sur le sens du texte, manque de travail éditorial, mauvaise catégorisation générique, paratexte insuffisant sur Amazon pour bien guider l’acheteur potentiel, etc.
Et à la fin, c’est (toujours) Amazon qui gagne : la plateforme, pourtant unique responsable de cette jungle autoéditoriale, ressort moralement grandie de la polémique du fait d’avoir obtempéré sous la pression populaire, ne laissant aucune possibilité à l’autrice de faire valoir ses droits.
Quand faire respecter la loi devient une infraction pénale.
La pétition disait ceci : “Notre force réside dans la Loi”. Mais l’ironie de l’histoire rattrape encore nos signataires, qui ont ignoré les mécanismes de la viralité. En effet, si l’on respecte à la lettre l’article du Code pénal qui sanctionne “ toute personne diffusant un message pédopornographique” susceptible d’être perçu par un mineur, on peut légitimement estimer que nos preux internautes – les tiers diffuseurs – qui ont relayé des extraits “insoutenables” sur les réseaux, certains cumulant des millions de vues, se rendent coupable d’une infraction pénale.
Car à l’heure qu’il est, si le livre de Jessie Auryann a bien été retiré de la vente, des pages entières – et les pires – se retrouvent aujourd’hui en libre accès, d’un seul clic, et visibles… par des mineurs. Et ces pages, elles, ne bénéficient pas de la“distanciation fictionnelle” ou de l’effet de contexte que protège la loi française.
Une violence symbolique vaut-elle une violence réelle ?
Corps à cœur est un livre sans doute affreux, mais c’est une fiction. Les actes qui y sont décrits n’ont pas existé. Personne ne conteste l’atrocité des actes qui y sont décrits, mais il s’agit d’une violence symbolique. C’est pourquoi on ne peut pas, d’un point de vue légal et moral, mettre sur le même plan une œuvre de fiction écrite et les poupées Shein représentant des fillettes : la première exige une interprétation, elle engage l'esprit, quand les secondes sont conçues pour un usage direct. Sinon, retirons le Marquis de Sade de toutes les plateformes dès demain.
A l’inverse de cette violence symbolique (qui reste une violence), la violence subie par Jessie Auryann, elle, a des effets directs et bien réels. Y compris sur ses enfants (quel enfant aurait envie de retourner à l’école quand toute la presse, les réseaux sociaux, et quelques députés démagos et opportunistes traitent votre mère de pédocriminelle ?), que nos gentils internautes bien intentionnés rêvent d’envoyer à l’ASE pour les “protéger” (ce à quoi nous répondons : MDR)

Au terme de cette affaire, donc, chacun voit la violence à sa porte. Dans un pays qui prétend se soucier des mineurs, alors qu’il n’est même pas foutu d’ouvrir une enquête sur l’affaire Epstein, que les affaires d’animateurs périscolaires accusés d’agressions se multiplient sans que rien ne se passe, tout comme les scandales de l’Aide sociale à l’enfance, sans doute serait-il opportun d'engager une véritable politique de lutte contre les violences infantiles plutôt que de s’autocongratuler de la censure d’un livre.
Contactée dans le cadre de nos deux articles, Jessie Auryann n'a pas répondu. Son avocat, Me Ruiz, nous a fait savoir qu'il irait effectivement au tribunal pour des faits de menaces de mort et de cyberharcèlement envers sa cliente.