Le 28 octobre 2025, dans l'émission "Questions du soir", sur France Culture, l'historien américain des Lumières Robert Darnton présentait son dernier livre : "La condition d'écrivain : culture et Révolution dans la France du XVIIIème siècle". L'ancien professeur à l'Université de Princeton rappelle qu'à la veille de la Révolution, les écrivains paupérisés propageaient dans l'opinion toutes sortes de théories du complot, et des textes infamants contre le pouvoir royal.
Un mauvais critique dirait sans doute que cet entretien est "brûlant d'actualité". Et en effet, c'est à la suite de l'article d'Outrages sur le procès opposant Brigitte Macron à Zoé Sagan / Aurélien Poirson-Atlan que je suis tombé sur cette émission de France Culture. Aux causes habituelles ayant conduit à la Révolution française (prix du pain, mauvaises récoltes, dette et finances publiques, montée en puissance de la classe bourgeoise...), Robert Darnton ajoute celle, souvent négligée, de l'information, voire de la désinformation en période pré-révolutionnaire :
Grâce à l'information et aux médias de cette époque-là, il y avait des messages transmis un peu partout qui ne concernaient que les abus de pouvoir : les lettres de cachet, la police... et même des histoires assez extraordinaires comme l'enlèvement des enfants par la police, ou la conspiration de la Guerre des farines. Est-ce que le roi a pu manipuler le prix du pain ? Bien sûr que non. Pourtant, les Parisiens y croyaient ! Donc, c'est ce qui passait au niveau de la mentalité, grâce à ces médias, qui est tout à fait important à mes yeux.
L'interview se poursuit sur le rôle des écrivains dans la contestation pré-révolutionnaire :
— Quel rôle ont joué les écrivains français, parisiens en particulier, dans l'avènement de la Révolution de 1789 ?
— On a beaucoup parlé de l'influence des Lumières sur la Révolution (...) J'admire et j'apprécie les grands écrivains, bien sûr. Mais on avait ignoré tout un secteur de la littérature, tout un monde qu'on appelle les "bas-fonds". On parle des "Rousseau du ruisseau". J'en ai fait un peu ma spécialité puisqu'on n'avait pas parlé de cela. Je constate que beaucoup de Jacobins, des chefs de la Révolution, vivaient dans la misère, et ont conçu une sorte de haine contre le système et même le système littéraire. Une des cibles était l'Académie française. Marat s'est déchaîné contre l'Académie. "Les charlatans modernes", c'est le titre d'un de ses pamphlets. Il n'était pas le seul, je parle de Fabre d'Eglantine, de Carra, de Hébert... Le grand Hébert, il contrôlait les billets dans les théâtres, il vivait dans la misère ! Et il exprimait ses rancunes dans le Père Duchesne.
— Ces écrivains des bas-fonds, que Voltaire appelle les "pauvres diables", gagnent très mal leur vie, et sont une véritable force de contestation latente. Comment cette force de contestation, justement, prend-elle forme peu à peu au fil des décennies ?
— Il y avait toute une littérature de libelle, très répandue. J'ai dressé des statistiques d'après les best-sellers de l'époque. La vie privée de Louis XV était par exemple un best-seller extraordinaire ! Ou les anecdotes sur Mme la comtesse du Barry. Ce genre de pamphlets, de libelles, à la fois politiques et obscènes, très érotiques, rencontraient une demande énorme pour connaître la vie privée du roi. Et ce sont des ouvrages écrits par des "pauvres diables".
— Quel est le rôle de ces écrivains des bas-fonds dans la fabrication concrète, tangible, des institutions de ce monde moderne et contemporain ?
— Il y a une surpopulation de ces "pauvres diables" à la veille de la Révolution. Ces écrivains qui publiaient des pamphlets pornographiques, ces libelles, avant la Révolution se sont convertis en journalistes. Beaucoup de journalistes révolutionnaires étaient membres de cette "canaille littéraire", comme disait Voltaire. Entre 1789 et 1800, il y avait 1300 nouveaux journaux fondés. Il y avait donc toute une nouvelle carrière qui s'ouvrait à ces pauvres diables, dont certains sont ensuite devenus des hommes politiques. Comme Fabre d'Eglantine, par exemple.
Vous en avez marre de cette canaille, on va vous en débarrasser
A la lumière de cette comparaison historique sur la "condition d'écrivain" établie par Robert Darnton, était-il si délirant de la part de Zoé Sagan de s'inscrire, face à ses juges, dans la tradition française de ces libelles "politiques et obscènes" dirigés contre le pouvoir ?
Est-il si étonnant que, dans le climat politique instable d'aujourd'hui, et compte tenu de la paupérisation des personnes diplômées dont le déclassement accompagne celui des classes populaires, émerge des "bas-fonds" d'internet une nouvelle "canaille littéraire", à l'heure où l'information et la désinformation se transmettent désormais par les algorithmes des réseaux sociaux plutôt que dans des feuilles de chou diffusées sous le manteau ?
Sans doute pas. Au regard de l'analyse de Darnton, plutôt que de s'étonner de l'existence de la "canaille" Zoé Sagan, on pourrait même se demander : comment se fait-il qu'il n'y en ait pas davantage ?