On s’habitue à tout. Depuis juin 2025, et la guerre dite « des douze jours », l’Iran a rejoint dans l’imaginaire collectif la liste des points chauds de la planète, aux côtés de Gaza, du Soudan ou de la Syrie. Passé la curiosité de la nouveauté, une certaine indifférence pourrait s’installer, tant tout ça est loin de nous, et finalement, lorsque l’on n’a jamais fait l’expérience de la guerre, difficile à se représenter – la seule répercussion tangible du conflit sur nos vies étant dans la hausse, de plus en plus irritante, des prix du carburant, et la déstabilisation économique qui s’ensuit.
Un des buts avoués du quatrième livre de l’essayiste, écrivaine et grande voyageuse Lucie Azema est justement de rapprocher de nous ce pays si méconnu du grand public, dans lequel elle a vécu « des années décisives » de sa vie, à la fin de la vingtaine, et ainsi de mettre un visage – et même un corps – sur ce qui ne resterait sinon que des idées vagues, distantes et donc, nécessairement faussées.
Une promenade persane
Une Saison à Téhéran, paru le 4 mars aux éditions Les Corps Conducteurs, part de sa propre expérience de vie dans ce pays grand comme trois fois la France, en tant que professeure de français à Téhéran, et promeneuse professionnelle. Dans une chronologie éclatée, on découvre à ses côtés les goûts et les couleurs des rues de la capitale iranienne, ses innombrables cafés et gargotes, mais aussi l’intimité des intérieurs, parmi les seuls espaces préservés d’une société sous pression d’un régime autoritaire.
Au détour des lieux, on fait la connaissance d’un peuple surprenant, poli jusqu’au mensonge, exceptionnellement lettré et raffiné, dont les poètes irriguent la culture jusque dans le quotidien, et beaucoup plus en nuances et en contrastes qu’on ne pourrait le penser de l’extérieur. On voyage à Ispahan, dans le bazar de Yazd ou les ruines de Persépolis, et l’on assiste avec elle à la naissance d’amitiés aussi puissantes que fulgurantes, mais aussi à l’apprentissage de la méfiance, à l’aune de mésaventures inévitables, et ce, jusqu’à son exil tragique et confus au moment de la pandémie du Covid, et de la fermeture des frontières du pays, qui la surprend à l’étranger, entraînant une rupture abrupte et traumatisante d’avec la vie qu’elle y avait bâtie.
Flou sentimental
Entre récit de voyage, et essai érudit sur la culture millénaire persane, Une Saison à Téhéran est assez inclassable. C’est qu’il relève en fait plutôt d’une sorte d’inventaire poétique, celui des liens de l’autrice avec ce qui est devenu, sans que ce soit ni vraiment prévu ni qu’elle s’en aperçoive, son pays d’élection entre tous. Souvent par le biais de petits riens discrètement charnels, qu’ils soient tirés de la vie quotidienne ou bien d’histoires vieilles d’un siècle ou de deux mille ans, elle navigue dans un réseau très personnel et complexe d’associations, parfois ténu mais non moins touchant – particulièrement dans les moments les plus intimes du récit, que l’on aurait aimé voir prendre plus le pas sur la partie académique.
Lucie Azema possède de toute évidence une immense sensibilité, et de ce fait, un vrai talent pour évoquer les états intérieurs, ou la résonance confuse de ces « idées dissoutes en sensations pures », qui arrivent lors d’un voyage pleinement vécu, et que dans certains chapitres particulièrement inspirés, elle parvient à restituer brillamment en mots. Le texte manque bien de clarté par moments – les va-et-vient entre plusieurs époques, à l’intérieur d’un même chapitre, se révélant parfois déstabilisants – et l’on croule aussi quelque peu sous les termes de farsi, la langue iranienne, dont on sent bien qu’elle n’arrive tout simplement pas à dissocier, tant une culture est d’abord et avant tout une langue, de l’évocation de son expérience.
Mais ces imperfections – qui par ailleurs n’ont rien d’impardonnable, particulièrement si l’on considère la carrière somme toute encore jeune de l’autrice, dont c’est la première incursion hors de l’essai pur – sont rachetées par la sincérité désarmante de sa démarche, d’ailleurs non dénuée de courage, quand on connaît l’habitude bien établie, dans le débat public, de railler la bonté sous le prétexte d’un réalisme assassin.
Rarement pareil ouvrage aura été plus pertinent qu’à l’heure de la guerre actuelle, qui par un télescopage étonnant, a débuté quelques jours seulement avant la sortie du livre. Rédigé en partie durant le conflit de juin 2025, il est né, de l’aveu de l’autrice, d’un besoin viscéral d’opposition à ce qui se déroulait, de répondre à la souffrance et à la violence par leur exact inverse. En cela, c’est un livre de résistance, de cette résistance à laquelle nous exhorte l’écrivaine libanaise Dominique Eddé, dans sa tribune écrite sous les bombes à Beyrouth, et publiée le 9 mars dans Le Monde :
« C’est le moment ou jamais de ne pas reculer, de ne pas se planquer. […] Il appartient désormais à toute intelligence capable d’altérité et d’empathie de résister et de se faire entendre sous une forme ou une autre. Si modeste soit-elle. »
Une saison à Téhéran est un livre précieux, parce que rare, qui à sa petite échelle, participe à éviter que dans un accès de fureur, tous les ponts qui relient les rives étrangères ne soient brûlés.
Mathieu Péquignot

Mathieu Péquignot est journaliste et critique de BD. Ses voyages au Liban et en Syrie lui ont laissé le goût du Houmous, de la géopolitique et des causes perdues. Son site : https://mathieupequignot.wordpress.com
Extrait d'Une saison à Téhéran
Lorsque je vivais en Inde, mes insomnies étaient accompagnées d'éclats de voix et de bruits qui ne cessaient jamais - ils participaient d'ailleurs sans doute à mon incapacité à trouver le sommeil. Téhéran, au contraire, est possédée par un silence presque irréel. on entend quelques voitures passer ; le système de climatisation de l'immeuble voisin qui ronronne l'été ; le froissement d'un sac en plastique emporté par le vent ; et, pour les chanceux, le chant d'un rossignol. ce phénomène est d'autant plus troublant que Téhéran se montre très bruyante durant la journée. les cafés ferment tôt, et la vie nocturne demeure assez limitée en République Islamique. celle-ci se déroule en réalité dans l'intimité des espaces privés : paradoxalement, les iraniens se couchent tard, et ce même en semaine.
La nuit dont on parle ici est aussi celle que traverse le pays. Elle serait encore plus insupportable sans la victoire quotidienne de la poésie, du chant, en un mot de la vie, sur cette obscurité.

Voyageuse au long cours, Lucie Azema a vécu au Liban, en Inde, en Iran, en Turquie et en Italie. Elle partage désormais son temps entre la Belgique et la France. Elle est l’autrice de trois essais remarqués : Les femmes aussi sont du voyage, L’Usage du thé et Nous avons besoin d’un ailleurs qui n’existe pas, traduits en plusieurs langues. Crédit photo : Les Corps conducteurs.