Épisode 4 : « Omelette, Angèle et bracelet électronique »

La journaliste Lisa Delille a décidé d’assister à des procès d’assises puis de les raconter à sa sauce pour OUTRAGE. Dans ce 4e épisode, elle attend le verdict du procès de Paul, un artiste-peintre comparaissant pour des faits de viol avec suspicion de soumission chimique.

Previously in… VERDICT(S) : Épisode 3 : « Peinture, jus d’orange et GHB »

Vendredi, 9 heures 30. Aujourd’hui, c’est le verdict. En chemin vers le palais, je fais les pronostics. Paul n’a jamais été en prison. Il a un petit casier, certes, mais qui ne concerne que des infractions au code de la route. A priori, la circonstance aggravante que constitue la soumission chimique a été levée hier, faute d’avoir pu être démontrée. Par ailleurs, il admet seulement une pénétration digitale, pas pelvienne (j’ai soudain un doute sur le fait que ce soit moins grave, du coup). Alors, Paul, combien tu vas manger pour la merde que t’as foutue ? Je visualise le chiffre 3. Trois ans, c’est bien non ? Ça calme, trois ans à l’ombre. Ou quatre ? Cinq ? J’arrête, c’est sordide. J’entre en salle Ezratty.

Sur un écran géant, un psychiatre – vieil homme blanc en tweed assis devant une bibliothèque – est en train de dresser le profil de l’accusé. Il raconte le parcours de ce trentenaire, issu de la classe moyenne, dont le père, médecin, est décédé quand il était petit. Sa mère a refait sa vie avec un autre homme qui a joué le rôle de père de substitution. Si Paul n’a pas fait d’étincelles à l’école, il a validé un BEP et travaillé quelque temps dans le télémarketing. À sa majorité, il quitte son Sud natal pour Paris, où il cohabite un temps avec une tante, puis avec une petite amie qui n’a pas été entendue dans le cadre de la procédure, l’accusé ayant refusé de divulguer son contact. C’était criant, hier : Paul a une trouille bleue d’être démasqué. Plus que tout autre chose – la justice, le remord… –, il craint pour sa réputation (cf. la main courante déposée après qu’il a été banni du night-club).

En 2016, Paul est célibataire. Il sort beaucoup, multiplie les partenaires sur les applis de rencontres. Sa découverte de la peinture abstraite lui provoque un choc. Il la reçoit comme un appel, quasi mystique. “C’est quelqu’un qui se vit comme un artiste avec une vie sociale globalement satisfaisante même s’il est au chômage”, résume le psy en visio. Selon ce dernier, il n’est ni malade mental, ni dépressif, ni dissocié, juste un peu extraverti.

Concernant ce qui s’est joué dans le lit de Paul cette nuit-là, l’expert se montre extraordinairement complaisant avec l’accusé. Il parle d’un homme qui pratique un cunilingus à une jeune femme passive, mais qui s’arrête net lorsque celle-ci met la main sur sa tête. Il évoque les signes de complicité – les mouvements du bassin de la victime – qui ont pu lui laisser penser qu’elle prenait du plaisir. La séance de masturbation contre la cuisse d’Anna, jusqu’à la jouissance. Bizarrement, il passe sous silence le doigt dans son vagin. 

Selon lui, Paul n’a pas de sexualité prédatrice. C’est quelqu’un qui, depuis sa garde à vue, se questionne, cogite. Quelqu’un d’empathique, qui a conscience que sa partenaire n’a pas du tout vécu la même scène que lui. “Pour lui, violer est un acte horrible”, explique-t-il. Pourtant, lui fait remarquer l’avocate générale, Paul n’a jamais engagé de suivi psychologique depuis cette affaire, seulement arrêté la coke – j’hésite à intervenir pour leur dire qu’il y a une psy super dans le building, celle qui m’avait prise en charge pour mon injonction thérapeuthique (en l’espace d’une séance, elle m’avait sevrée de mon ex). Et reste cramponné au même narratif : Anna était limite consentante – ce sont ses mots en GAV – et a montré des incohérences lors de ses différents interrogatoires, reconnaissant une possible pénétration pelvienne puis plus du tout.

Le président de la cour, qui a le sens de l’à-propos, nous lit à voix haute les résultats des analyses réalisées par l’Unité Médico-Judiciaire la nuit suivant les faits. À chaque question du médecin, Anna a répondu “NSP” – pour ne sait pas. Elle n’a aucun souvenir de ce qui lui est arrivé entre 8 et 13 heures.

10 heures 40. Reprise de l’audience. L’accusé se lève en tirant sur son sweat-shirt. Première question du président : “Comment avez-vous pris la déclaration de Madame K. (la victime), hier ?” Paul : “J’entends sa peine, j’entends sa souffrance mais je reste sur ma position concernant les faits qui me sont reprochés.” 

D’une voix contrite et balbutiante, il nous sert peu ou prou le même laïus que le psychiatre à savoir qu’il s’est retrouvé sous la couette avec une jeune femme passive mais tout de même réceptive à ses caresses. Le fameux langage corporel. Lorsqu’Anna place sa main sur son crâne, il s’arrête. S’endort. Plus tard, ce matin-là, après le départ de la copine Laetitia, il se caresse contre la jeune femme, et jouit. À cet instant, l’intéressée se lève et sort de la salle. C’en est trop pour elle.

Paul s’extirpe du lit pour s’essuyer. À son retour, il place sa main entre les cuisses d’Anna et la pénètre avec son doigt. On lui demande de confirmer si c’était un ou plusieurs doigts. Juste un doigt, dit Paul, ce qui ne manque pas de faire sourire la jeune femme assise à côté de moi, sur le banc. Là, Anna ouvre les yeux et lui retire sa main. Elle lui hurle de lui rendre ses vêtements. Une fois rhabillée, elle sort de la chambre et quitte l’appartement. 

“Vous dites que vous avez pensé que madame K. était consentante tandis qu’elle soutient qu’elle était endormie et inconsciente, donc pas consentante, résume le président, qui commence à montrer des signes d’impatience. Elle ment, selon vous ?” L’accusé : “Je ne dis pas qu’elle ment. Je dis qu’elle se trompe.”

   L’audience est suspendue pour le déjeuner… Tout ce petit monde se retrouve au café des Deux Palais, juste en face. Pour ma part, j’ai l’appétit coupé. Je commande un Ice-Tea en observant les deux parties se restaurer, en compagnie de leurs avocats, chacune de son côté.

14 heures 20. Reprise de l’audience. Maître Sandrine Dubuisson, l’avocate de la partie civile, se lève. Elle nous résume une ultime fois le déroulé de la soirée du point de vue d’Anna, et nous renseigne au passage sur ce que je désespérais de connaître, à savoir quel plat les quatre ont partagé cette nuit-là : “un genre d’omelette”. Elle cède ensuite le micro à l’avocate générale qui requiert 8 ans de prison, en nous rappelant qu’en matière de consentement, comme le dit Angèle dans sa chanson : “C’est oui ou bien c’est non”. Elle nous adresse à ma jeune voisine et moi un clin d'œil appuyé.

OK… J’avais dit 5 ans max. Maintenant, que va dire la défense ? Les avocats de Paul se lèvent. Sans surprise, ils plaident l’acquittement. D’abord parce que la victime est louche (ils évoquent le coup de téléphone de Laetitia et Gauthier, pour avoir le code de l’immeuble, alors qu’Anna est censée être en black-out) et puis parce que leur client est un brave type qui s’occupe de sa mère handicapée. Donc acquittement. Mais, s’il devait y avoir condamnation, alors il faudrait éviter l’incarcération, en lui donnant du sursis ou une peine aménagée. 

14 heures 55. Fin des débats. Je quitte le palais sans avoir le verdict, qui tombe vers 18 heures, sur WhatsApp, par le biais de Maître Dubuisson. Ce sera cinq ans de prison pour Paul, dont deux sous bracelet électronique, plus trois ans avec sursis probatoire et interdiction de contact avec la victime, obligation de soins et inscription au fichier des délinquants sexuels. Cinq ans !!! J’y crois pas, j’ai gagné ! J’ai trouvé la peine !!!! Maître Dubuisson rit. Et me rapporte les derniers mots du président au condamné : 

“Vous êtes désormais le violeur officiel de madame K.”


Lisa Delille est journaliste indépendante à Paris. Elle travaille notamment pour Le Nouvel Obs, Les Inrocks, Madame Figaro, ELLE… Elle est également l’autrice d’une nouvelle, FORCEUSE, publiée dans la collection Vrilles de Zone Critique. Son prochain ouvrage, OK ! Bômeuse, paraîtra le 15 avril 2026 aux éditions du Rocher.

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