Épisode 3 : « Peinture, jus d’orange et GHB »

La journaliste Lisa Delille a décidé de couvrir des affaires de violences sexuelles puis de les raconter à sa sauce pour OUTRAGE. Dans ce 3e épisode, elle se rend à la Cour d'assises de l’Ile de la Cité, au procès sur deux jours d’un artiste-peintre comparaissant pour viol par soumission chimique sur une ex-mannequin.

Deux semaines après l’éprouvant procès de Karim à Bobigny, Maître Sandrine Dubuisson m’invite à venir assister à un autre, cette fois au palais de justice de Paris, sur l'Île de la Cité. Ce même palais où je me suis rendue il y a dix ans dans le cadre de mon injonction thérapeutique, suite à la condamnation de mon petit ami de l’époque – un écrivain maquillé en dealer ou plutôt l’inverse – pour trafic de stupéfiants. Voilà pour le contexte. Sur WhatsApp, je réponds à Sandrine : “OK pour demain. Ça me fera des souvenirs !”

Jeudi, 14 heures 20, salle Ezratty au sous-sol du palais. (Pour info, Myriam Ezratty fut la première femme à être nommée à la tête de l’administration pénitentiaire en 1988. Cette magistrate au brushing impeccable s’est distinguée pour son combat contre l’emprisonnement des mineurs et la privatisation d’une partie du système carcéral. Elle est morte en 2017, deux ans avant son époux, José, physicien et membre du syndicat Force Ouvrière.)

Aujourd’hui, pas de jury populaire mais uniquement un président à l’accent méridional flanqué de magistrats en robe noire à jabot. Au moment où je prends place, à gauche, côté partie civile (on ne change pas une équipe qui gagne !), la cour s’évertue à comprendre pourquoi, un dimanche de mars 2018, l’accusé, ici présent, décide de déposer une main courante contre la plaignante, présente également. 

La policière à la barre convoque ses souvenirs pour nous en fournir l’explication. La veille, Paul (tous les noms et prénoms ont été modifiés), artiste-peintre franco-sénégalais, se présentait dans le club où il avait rencontré la jeune femme dix jours plus tôt. Il n’avait pas eu le temps d’exécuter trois pas de danse qu’un vigile lui tapait sur l’épaule pour lui demander de quitter les lieux immédiatement. Une rumeur circulait comme quoi il serait le violeur au GHB… 

Pour Paul, c’en est trop. Le lendemain, au réveil, ce trentenaire au look bobo décide de se rendre au commissariat le plus proche pour y déposer une main courante contre celle qui a déclenché l’opprobre, à savoir Anna, 20 ans, étudiante en journalisme et mannequin. 

À sa décharge, il n’est pas le seul à adopter un comportement erratique. Depuis sa plainte initiale du 16 mars, la victime semble s’être évanouie dans la nature. La policière mentionne le fait qu’elle lui fera souvent faux-bond tout au long de la procédure. Sa meilleure amie, Laetitia, barrée à Papeete pour un stage, ne décrochait jamais son téléphone. Quant à Gauthier, l’amant de cette dernière, présent également à l’after où les faits se sont produits, il a fallu le harceler pour qu’il daigne venir apporter son témoignage. À croire que seul Paul se préoccupait de cette histoire. En même temps, être accusé de viol par soumission chimique, ça secoue. 

Une confrontation est finalement organisée trois mois plus tard, où les deux campent sur leurs positions. Que s’est-il passé cette nuit du 15 au 16 mars 2018 ?

En début de soirée, Anna et Laetitia se pointent à un vernissage dans une galerie du 18e arrondissement. Elles ont été invitées par un certain Alan, l’organisateur de l’événement. Sur place, les deux amies savourent une coupe de champagne. Alan leur présente bientôt Paul, l’un des artistes exposés. Paul a découvert la peinture abstraite deux ans plus tôt et a très vite percé. On lit encore des portraits de lui sur les sites de grands quotidiens. 

Paul trouve Anna très attirante. Il lui propose de s’échanger les numéros et de se retrouver plus tard dans un club de Pigalle. Vers minuit, lorsqu’il pénètre dans l’établissement, il avise les jeunes femmes au bar, rejointes entre temps par un petit blond, Gauthier. Il reste à distance du trio. Ça n’est que vers 3 ou 4 heures du matin, dans le fumoir, qu’il tente une nouvelle approche. Anna n’est pas très réceptive, c’est le moins qu’on puisse dire. Paul comprend que pour l’attirer chez lui, il va falloir convaincre ses amis. Il propose de faire une after chez lui. Bingo, Laetitia et Gauthier sont chauds. Anna suit, à contre-coeur. Dans le Uber, elle se promet de ne pas faire long feu.

Sur place, Paul leur montre ses peintures. L’ambiance est bon enfant. Les quatre chahutent sur le lit avant de rejoindre le salon. Paul fait circuler une assiette sur laquelle il a tracé des lignes de poudre blanche. Laetitia en prend volontiers. Gauthier passe son tour de même qu’Anna, qui ne consomme jamais. Paul insiste pour qu’elle en prenne, alors la modèle feint d’en aspirer pour avoir la paix. Pendant que les amants flirtent dans le salon, Paul et Anna se retranchent dans la cuisine où ils se mettent à cuisiner pour tout le monde. Paul tente de l’embrasser dans le cou. Elle le repousse.

Ils passent à table. Paul ne mange rien. Au moment de débarrasser, Laetitia et Gauthier repartent batifoler sur le canapé. Lasse de l’ambiance, Anna enfile ses bottes et sa fourrure, et se met en tête d’attendre dans le couloir. Paul lui propose d’aller dans la chambre. Il est environ 8 heures du matin. Anna s’assoit sur le lit. Trou noir. À son réveil, vers 13 heures, Paul a la main sur son sexe. Elle le regarde, hagarde. Il dit : “Hou là”. Elle réalise soudain qu’elle n’a plus ni son collant ni son string et que sa jupe est relevée au niveau des hanches. Elle lui crie de lui rendre ses affaires. Paul s’exécute. Anna se rhabille à toute vitesse, sort de la chambre. 

Elle va secouer Gauthier dans le canapé : où est Laetitia ? Le jeune homme l’informe qu’elle a dû filer pour faire sa valise avant d’attraper son vol pour Papeete. Il ajoute que cette dernière a bien tenté de la réveiller mais qu’elle dormait comme une souche. De plus, Paul lui aurait demandé de ne pas insister. Le voilà justement qui s’amène pour proposer de commander un Uber. Anna refuse vivement et se sauve avec Gauthier. Dans le métro, elle éclate en pleurs. Elle a été violée, c’est sûr. Gauthier lui conseille d’aller porter plainte avant de changer de ligne. Quelques heures plus tard, Anna pousse la porte du commissariat de Vincennes, avec ses fringues de la veille dans un sac.

Dans la salle d’audience, le président demande à la policière ce qu’il en est du GHB. A-t-il été retrouvé dans les analyses réalisées aux UMJ ? Négatif, répond l’enquêtrice. Les prélèvements n’ont pas révélé de traces d’une telle substance mais cela n’est pas étonnant, précise-t-elle, car ils ont été effectués tardivement, près de 12 heures après le viol supposé, alors que le GHB ne reste que 8 heures dans le sang, 12 tout au plus dans les urines. Pour en être certain, il aurait fallu prélever des cheveux de la victime mais cela n’a pas été fait, comme le confirmera, plus tard dans l’après-midi, l’expert en toxicologie à cette même barre. 

Exit donc la soumission chimique. Sandrine Dubuisson se lève. Dans l’hypothèse où sa cliente n’a pas été droguée à son insu, pourrait-on alors parler d’un simple black-out ? Elle précise qu’elle avait très peu dormi la veille et enchaîné les verres de vodka dans le club. À l’after en revanche, elle s’était cantonnée au jus d’orange. La policière botte en touche. Elle n’est pas capable de répondre à une telle question, pas plus que le toxicologue à sa suite, qui se bornera à répéter qu’il est difficile d’expliquer cette perte totale de mémoire invoquée par la victime. “Je suis tombée raide morte”, a-t-elle dit aux policiers lors de sa déposition.

Les deux avocats de la défense, un grand échalas avec une patate chaude dans la bouche et une jeune femme perchée sur des Louboutin à la manucure impeccable, se lèvent à leur tour. Pour eux, c’est net. Leur client n’a pas violé, il a simplement passé un moment d’intimité avec une jeune femme peu locace et très passive, certes, mais bel et bien consciente. N’a-t-elle pas décroché son téléphone alors qu’elle se trouvait déjà au lit avec Paul pour fournir le code de l’immeuble à Laetitia et Gauthier qui s’étaient absentés pour aller acheter des cigarettes ? Ils soulignent également que c’est Anna qui a pris l’initiative d’aller s’allonger dans la chambre. Pas lui. 

Par ailleurs, l’artiste n’a jamais nié avoir eu une relation sexuelle avec elle. Le lendemain, quand Anna lui demandera en DM pourquoi elle s’est réveillée avec ses doigts fouillant son sexe, il lui enverra : “J’avais déjà la main sur toi bien avant ça. Je l’avais aussi fait avec ma bouche, et tu m’avais rembarré. Je t’ai même demandé si tu n’aimais pas.” Avant d’ajouter qu’il aurait mieux fait de baiser sa copine – message qu’il conteste avoir envoyé et qui a mystérieusement disparu du fil de leurs échanges. Quant à Anna, elle se rappelle très bien l’avoir bloqué après réception. 

15 heures 30. Après une courte pause sur le parvis mouillé du palais, l’audience reprend salle Ezratty. Anna est invitée à la barre. 

Elle s’avance, digne, le visage fermé. Face au président de la cour, elle décline son identité, son lieu de résidence, et sa profession. L’ancienne mannequin est devenue journaliste d’investigation. Au micro, elle répète qu’elle n’a jamais été intéressée par Paul. Qu’elle le lui a clairement signifié, et ce à plusieurs reprises. Dans le club, d’abord, lorsqu’il est revenu à la charge au fumoir, puis chez lui, après qu’il l’a embrassée dans le cou alors qu’ils préparaient le repas. Elle lui a même précisé qu’elle était en couple, avec un garçon qui habitait à l’étranger.

S’agissant de qui a décidé d’aller dans la chambre, elle maintient que c’est Paul qui l’a exhortée à ne pas rester plantée là, bêtement, dans le couloir. Si elle a obéi, elle ne s’est jamais allongée sur son lit. Elle est restée assise, en fourrure, avec ses bottes, sur le rebord. Contrairement à ce qui a été dit lors des débats, la veille, elle n’avait pas froid. Elle avait chaud, très chaud, mais elle n’a pas voulu retirer son manteau de peur d’envoyer un mauvais signal. Aujourd’hui, huit ans après les faits, elle ne souhaite qu’une chose : savoir ce qu’on lui a fait exactement cette nuit-là. Elle veut ni plus ni moins la vérité. Paul l’a-t-il violée uniquement avec son doigt, comme il le soutient, ou aussi avec son sexe, ce qu’il nie fermement après avoir tergiversé en GAV ? Elle va se rassoir, épuisée.

16 heures. Un témoin fait une entrée-surprise. Il semble débarquer complet. Normal, il a été prévenu le matin même de la tenue du procès. À son tour, il est invité à décliner son identité. Gauthier, 32 ans, sapeur-pompier dans les Yvelines. Sait-il pourquoi il est ici ? Il se tourne vers Anna. “C’est la fille qui s’est fait violer c’est ça ?” C’est ça, lui confirme le président. Comment s’appelle-t-elle ? Gauthier sort le prénom de Laetitia. Rires gênés dans la salle. Non, ce n’est pas Laetitia. C’est Anna. Gauthier bredouille une excuse. C’était il y a huit ans, autant dire une éternité. Il faut le comprendre.

À l’époque, il était pompier volontaire le jour et rabatteur la nuit. En gros, il était chargé de recruter de belles jeunes femmes pour garnir le dance-floor de ce club, à Pigalle. Il fréquentait Laetitia depuis quelques semaines seulement. Les deux avaient l’habitude de se retrouver dans la boîte puis de terminer la nuit ensemble.

Celle du 16, il la retrouve en compagnie d’Anna, qu’il a déjà croisée à plusieurs reprises. Les filles sortent du vernissage où elles ont bu du champagne. Il leur fournit des jetons pour de la vodka. Elles éclusent quatre ou cinq verres. Il se souvient de Paul dans le fumoir. Il se rappelle qu’Anna l’a repoussé. Comme il est quelqu’un de très protecteur, il décide de suivre les filles à l’after. Sur place, il ne se souvient pas de grand-chose. Il est incapable de confirmer s’il a eu un rapport sexuel avec Laetitia dans le salon pendant que Paul et Anna cuisinaient à côté, ni qui a décroché au téléphone au moment de remonter du bar-tabac alors qu’ils étaient bloqués en bas après l’achat des cigarettes. Il se rappelle simplement s’être écroulé sur le canapé au petit matin.

À peine a-t-il ouvert les yeux lorsque Laetitia l’a informé qu’elle n’arrivait pas à réveiller son amie et qu’elle trouvait ça chelou. Il l’a laissée partir prendre son avion et s’est rendormi aussi sec. Lorsqu’il a été à nouveau tiré de son sommeil par une Anna paniquée, vers 13 heures, il se rappelle avoir pris les transports avec elle. Anna tentait par tous les moyens de refaire le film de la soirée en envoyant des SMS à Alan, l’organisateur du vernissage, à Laetitia, qui se trouvait à l’aéroport, puis à Paul lui-même qu’elle finira par bloquer sur Insta. Il revoit son mascara qui coulait sur ses joues. Il dit : “Me connaissant, j’ai dû tenter de lui remonter le moral”. Tu parles. Il l’a plantée dans la rame et n’a jamais pris de ses nouvelles. Il s’excuse à nouveau du peu qu’il a à dire, puis quitte la salle.

16 heures. Je décide d’en faire autant. Je dois garder des forces pour le verdict de demain. En traversant la Seine vers Saint-Michel, une question me taraude : mais qu’est-ce qu’ils ont bien pu manger cette nuit-là ?

Lisa Delille est journaliste indépendante à Paris. Elle travaille notamment pour Le Nouvel Obs, Les Inrocks, Madame Figaro, ELLE… Elle est également l’autrice d’une nouvelle, FORCEUSE, publiée dans la collection Vrilles de Zone Critique. Son prochain ouvrage, OK ! Bômeuse, paraîtra le 15 avril 2026 aux éditions du Rocher.

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