Avant de mourir, Emily Hale, enseignante, muse et confidente du poète anglo-américain, a fait don des lettres d’amour que lui envoyait l'auteur alors que la femme de ce dernier était malade. Devenues publiques, les lettres révèlent la duplicité pleine de bonne conscience de T.S Eliot. Un article de James Parker pour The Atlantic.
« La question n’est pas : l’amour existe-t-il / Mais quand elle part, où va-t-elle. » Qu’est-ce que c’est ? Un extrait des Quatre Quatuors ? En réalité, ce sont des paroles de « Secrets », de Van Halen. Mais quelle élégance dans l’expression du problème. Que devient l’amour refroidi ? Toute cette folie, ce transport, cette effervescence, cette projection, cette communion — où cela s’en va-t-il ? Quand la source est éteinte, ses rayons continuent-ils à voyager, comme la lumière d’une étoile éteinte ? Ou se dissipent-ils totalement dans l’irréel ?
Pendant longtemps, T. S. Eliot fut amoureux — chastement, sans consommation — d’une femme qui n’était pas sa femme, une certaine Emily Hale. Puis, du jour au lendemain, semble-t-il, il ne le fut plus. Pendant dix-sept ans, elle en Amérique et lui en Angleterre, ils avaient entretenu un lien intense, intensément sublimé. Ils s’écrivirent des centaines de lettres. Ils se voyaient rarement, et lorsqu’ils se retrouvaient, ils se comportaient avec une effrayante correction. Puis, en 1947, ce fut fini : « Une affection réciproque qu’il y avait entre lui et moi, » écrivit-elle à une amie, avec son habituelle retenue, après une visite d’Eliot, « est arrivée à une étrange impasse. »
Avec le recul (et la désinvolture de la postérité), peut-être pas si étrange. Sa première épouse, l’instable Vivienne, venait de mourir dans un hôpital psychiatrique à 58 ans. Leur mariage l’avait rendu si malheureux qu’il en avait tiré The Waste Land. Il ne l’avait plus vue depuis 1935, mais ils n’avaient jamais divorcé — son anglicanisme ascétique le lui interdisait. Avec le choc de la mort de Vivienne, la constellation particulière de désirs et d’interdits qui avait nourri son amour pour Emily Hale se dissipa. Thanatos terrassa Éros. D’un coup. Dix ans plus tard, quand Hale apprit qu’Eliot s’était remarié, elle s’effondra. « Elle entra au Massachusetts General Hospital, » écrit Lyndall Gordon dans T. S. Eliot: An Imperfect Life, « se plaignant de vertiges, on la testa pour une tumeur cérébrale, mais les médecins ne trouvèrent rien. »
Hale conserva les lettres d’Eliot (il avait détruit les siennes) et les donna à Princeton, avec la condition qu’elles soient rendues publiques cinquante ans après la mort du dernier survivant des deux. Quand Eliot apprit le legs, il rédigea une déclaration — davantage un désaveu, voire une répudiation — destinée à être publiée en même temps que l’ouverture des lettres ; il la remit à Harvard. Eliot mourut en 1965 ; Hale en 1969. En janvier dernier, avec des chercheurs se bousculant et des passionnés d’Eliot médusés, peu après la sortie du film Cats, les deux coffres s’ouvrirent.
« Je viens pour les lettres de T. S. Eliot », annoncé-je à chaque guichet administratif chuchotant, chaque nouvelle couche d’oignon de silence, en entrant dans la salle de lecture de la Firestone Library de Princeton. Chaque fois, on me corrige doucement : « Les papiers Hale ? Voyons… » Il me faut trois ou quatre de ces remontrances infimes, ces affirmations polies de la personne d’Emily Hale, pour comprendre. Princeton est fier de ces lettres ; la déclaration d’Eliot à Harvard — au mieux peu chevaleresque, au pire vaguement homicide — les dénigre et a jeté une longue ombre verdâtre, « éliotienne », sur leur dévoilement.
La déclaration de Harvard est un texte horrible. Pusillanime, pourrait-on dire, en revenant au latin : pusillus animus, petite âme. Se déclarant d’emblée « désagréablement surpris » par le legs de Hale à Princeton, Eliot entreprend de disséquer ses anciens sentiments, et leur objet, comme un patient anesthésié sur une table. « À la mort de Vivienne, en hiver 1947, je réalisai soudain que je n’étais pas amoureux d’Emily Hale… Je compris que mon amour pour Emily était l’amour d’un fantôme pour un fantôme, et que les lettres que je lui avais écrites étaient celles d’un homme halluciné. » S’il l’avait épousée, écrit-il, elle « aurait tué le poète en moi ». « Insensibilité »… « Mauvais goût »… Peut-être, suggère-t-il, était-elle plus amoureuse de sa réputation que de lui. « Je pourrais préciser que je n’ai jamais eu de relations sexuelles. »
Assez. Le rayon mortel du rétrospectif peut ratatiner n’importe quoi. Jetons plutôt un œil aux lettres elles-mêmes. Boîte 3, pour être exact, sur les quatorze rangées chronologiquement à Firestone. Nous sommes en 1932. Les lettres sont pour la plupart dactylographiées. Dearest lady, écrit-il, ou My dear lady. « Croyez qu’aussi pressé que je sois, » écrit-il le 1er avril, « je ne suis pas distrait de vous en pensée. » Le début du printemps et la fin de l’automne, note-t-il le 12 avril, sont les deux saisons les plus « troublantes pour mon équilibre » et « ravivant des souvenirs qu’il faut réprimer ». Autrement dit : « Avril est le plus cruel des mois, engendrant / Des lilas de la terre morte, mêlant / Souvenir et désir. »
Tenir une lettre de T. S. Eliot entre ses mains — sèche, délicate, impeccable d’une certaine manière, presque à l’image de l’homme — est une sensation étrange. Et ces lettres sont, selon ses standards, intimes. En les manipulant, on se sent vandale, voyeur. Un plouc fébrile du XXIe siècle. On lit. La santé mentale de V. fait son apparition menaçante, tout comme « l’ange mauvais » qui attend Eliot à cinq heures du matin. « Je voudrais que vous ne qualifiiez pas mes humbles remarques et conseils de “sermons”, » écrit-il en mai 1932. Puis il remercie Hale pour sa « critique claire ». Réagissant à sa suggestion (dangereuse) de partir en vacances ensemble, il parle de « deux personnes dans notre position ». Ils ne doivent rien faire, dit-il, « qui puisse éveiller le moindre soupçon, fût-il vulgaire ». La température érotique monte un peu : oui, Eliot a peut-être « de la résignation face à l’inaccompli », mais « l’âge n’a pas éteint mes passions ». (La lettre suivante s’inquiète de paraître « moralisatrice ».) Le 20 mai 1932 : il déteste conduire, se fatigue, redoute presque tout… Il fait la valise avec les médicaments de V., grogne, grogne… « Quelle lettre stupide », note-t-il à la main en bas de page. Le 24 juin, il rapporte avoir reçu une lettre de James Joyce. Le 1er juillet, il écrit que s’il ne va pas à la messe au moins deux fois par semaine, il se sent « comme quand j’ai manqué mon bain ».
Bref, ces lettres ne sont pas des hallucinations, ni des échanges fantômes-à-fantôme. Elles sont humaines, traversées par la vie, confiantes envers leur destinataire. Pourquoi Eliot les a-t-il reniées si violemment ? Dieu seul sait. Son amour pour Emily Hale, tant qu’il l’a ressenti, avait la force d’une nécessité spirituelle. Cela l’aida à se rapprocher de l’Église, écrit-il dans la première lettre du fonds Hale. « Je veux vous convaincre, » écrit-il dans la seconde, à la Toussaint 1930, « que mon amour pour vous a été la grande chose de toute ma vie. »
Emily Hale rédigea aussi une déclaration, qu’elle joignit aux lettres. « Un bref récit », comme elle l’appelle, « de mes années d’amitié avec T. S. Eliot. » À Firestone, on peut voir un brouillon manuscrit, au stylo bleu, dans son écriture élégante. Le texte est formel, doux, déconcerté, et discrètement dévastateur. Elle décrit Eliot, avec justesse, comme « cette personnalité douée, émotive et tâtonnante ». Ce qui les sépara après la mort de Vivienne était, écrit-elle, « trop personnel, trop obscurément émotionnel pour que je comprenne ». Mais il y a une note de défi tranquille : « Le souvenir des années où nous étions le plus ensemble et si heureux m’appartient à jamais. » Et, à la fin, elle se tourne vers nous, lecteurs fouillant misérablement leur histoire : « J’ai accepté les conditions telles qu’elles m’étaient offertes, sous le code artificiel qui nous entourait, de sorte que peut-être des personnes plus sophistiquées que moi ne seront pas surprises d’apprendre la vérité sur nous. »
Article de James Parker initialement paru sur The Atlantic, le 6/04/2020.