La journaliste Lisa Delille a décidé d’assister à des procès d’assises puis de les raconter à sa sauce. Dans ce premier épisode écrit spécialement pour Outrage, la voilà parachutée au Tribunal judiciaire de Bobigny, pour le 3e et dernier jour d’un procès en appel d’un faux chauffeur Uber, comparaissant pour des faits de viol.
Peut-être que pour adoucir la descente après une soirée trop arrosée, il suffit d’aller poser son cul dans une salle d’assises. Il n’empêche, en sortant du métro Pablo-Picasso à Bobigny, en ce jeudi gris et humide, je n’en mène pas large. J’ai une atroce gueule de bois et la vision de l’immense bâche orange indiquant la direction du tribunal me donne envie de rendre mon petit déjeuner.
Une semaine plus tôt, Me Sandrine Dubuisson (tous les noms et prénoms de cet article ont été modifiés), sémillante avocate du barreau de Paris, m’a contactée sur WhatsApp pour me proposer d’assister au procès en appel du violeur présumé de sa cliente, Cassandra.
Mon premier réflexe a été de décliner son invitation. Déjà, je ne fais pas de judiciaire. Je ne garde pas un très bon souvenir de mon passage-éclair au palais de justice sur l’île de la Cité à l’été 2015, dans le cadre d’un procès pour trafic de stupéfiants. (Le genre de trucs qui arrivent lorsqu’on partage sa vie avec un : dealer.)
En clair, plus je me tiens éloignée du milieu policiaro-judiciaire, mieux je me porte. Mais, au troisième et dernier jour du procès, n’ayant rien de spécial à faire, et poussée par une certaine curiosité, moi et ma gueule de bois décidons finalement de saisir l’occasion.
9 heures 30. Je traverse l’avenue Paul Vaillant-Couturier pour rejoindre le TGI à l’architecture monumentale faite de béton armé, de brique et de verre, typique des Trente Glorieuses : il semble en piteux état.
De là, j’emprunte la passerelle « Marie-Claire », en hommage à cette jeune femme mineure poursuivie pour avoir avorté après un viol. Brillamment défendue par l’avocate Gisèle Halimi, son affaire marquera une étape décisive vers la légalisation de l’IVG en 1975. (Mais je ne vous apprends rien.)
Au niveau des contrôles, à l’entrée du bâtiment, je dégaine ma carte de presse périmée, puis descends prestement les quelques marches menant à la salle d’audience n°1.
Tandis que je prends place au fond, Sandrine, vêtue de sa toge noire, est en train de dérouler les faits survenus ce samedi de novembre 2017, sur une route forestière du Val-de-Marne.
Il est environ 6 heures 30 du matin. Cassandra, 28 ans, marche seule, ses cuissardes à la main. Elle sort d’une after qui a dégénéré en dispute. À ce moment-là, la jeune femme a un peu dessaoulé et n’a qu’une idée en tête : rentrer à Paris chez sa grand-mère, où elle réside, pour retrouver sa fille qui ne va pas tarder à se réveiller.
Une Peugeot 206 grise ralentit à sa hauteur. C’est Karim, l’accusé, qui se tient à présent assis, la mine contrite, face aux magistrats et au jury populaire chargés de le juger pour la 2e fois après un premier procès en 2021, qui s’est soldé par un acquittement. Outré par la décision, un magistrat du parquet de Créteil a fait appel, ce qui vaut à Karim ce second procès où il risque jusqu’à 30 ans de prison.
Depuis sa berline, Karim se présente à Cassandra comme un chauffeur Uber prenant son service, et lui propose de l’avancer. Consciente qu’elle est au beau milieu d’une forêt inconnue, en chaussettes, sans batterie à son téléphone, Cassandra accepte de monter.
D’emblée, Karim tâche de la mettre à l’aise. Il se permet de la chambrer à propos de sa tenue débraillée. Épuisée par sa nuit à écumer les clubs avant d’atterrir dans cette after sordide, Cassandra vide son sac. Elle lui raconte l’embrouille qui l’a décidée à quitter précipitamment la soirée, ce type qui a osé insulter sa mère, sans savoir que cette dernière était décédée quelques années plus tôt, d’une maladie fulgurante, aux Antilles. Elle lui dit aussi sa culpabilité d’être sortie avec cette bande d’amis alors que sa fille n’a que 2 ans, lui confie sa récente conversion à l’islam, son mal-être…
Tout en feignant de l’écouter, Karim lance un morceau de zouk – les policiers noteront dans leur procès-verbal un « souk » – et lui propose de « se poser », avant de rallier Paris. Il mentionne la bouteille de rosé dans le coffre. Cassandra n’ose protester. J’imagine depuis mon banc qu’elle sait qu’elle est en danger et ne veut pas dire quoi que ce soit qui pourrait énerver son chauffeur. En tant que meuf, il m’est arrivé plus d’une fois de me retrouver dans ce genre de situations, où l’on fait le dos rond, le cœur battant à mille à l’heure, en anticipant le fait divers.
Karim tourne brusquement dans une impasse forestière. Cassandra comprend alors que le fait divers, c’est maintenant. Karim lui intime de descendre de la voiture. Il ouvre le coffre, sort le rosé, porte le goulot à sa bouche, vient se coller derrière elle, avec, toujours en fond, le morceau de zouk. D’une voix suave il lui dit : « T’inquiète, cousine, c’est vite fait. » Puis la viole sur le capot.
Après qu’il a joui en elle, Karim l’enjoint de remonter en voiture, démarre, roule dans un silence de mort. Et enfin la dépose, sur les coups de 8 heures 30, en bas de son immeuble où Cédric, son petit ami, fait le guet, armé d’un bâton, inquiet qu’elle ne retourne pas ses appels depuis le milieu de la nuit.
Quelques heures plus tard, Cassandra entrera dans un commissariat d’arrondissement pour porter plainte pour viol contre Karim. À ce stade, elle n’a pas son numéro. Lui, oui. C’est elle qui a insisté pour le lui donner, au moment de monter dans sa voiture, afin de lui rembourser la course plus tard. Elle sera ensuite emmenée aux Urgences Médicales Judiciaires (UMJ) où on l’examinera et où on lui prescrira la pilule du lendemain ainsi qu’une trithérapie d’urgence.
11 heures 30. L’audience est levée pour 15 minutes. Je ressors de la salle certes sonnée, mais avec l’envie furieuse d’un café. Je vais m’en prendre un à la machine, et sors avec mon gobelet sur le parvis où l’accusé grille sa cigarette à quelques mètres à peine de la plaignante venue avec des amis. Leurs regards ne se croisent pas. Je m’étonne que Cassandra ne l’invective pas, ou en tout cas ne manifeste aucune hostilité à l’égard de celui qui a détruit sa vie – avant la pause, Me Sandrine a mentionné les antidépresseurs qu’elle prend quotidiennement depuis les faits, ainsi que sa prise de poids d’au moins 20 kilos.
En même temps, je ne suis pas dans sa tête, à Cassandra. Difficile d’imaginer ce qu’on ressent à quelques heures d’un nouveau verdict qui pour le coup, c’est sûr, sera le dernier. Puis je me dis qu’après toutes ces années de bataille judiciaire, les deux sont finalement rompus à la fréquentation des cours d’assises. Quelque part, ils savent quelle attitude adopter, ils se sont professionnalisés, que ce soit en tant que victime ou accusé.
11 heures 45. Reprise de l’audience. C’est au tour de l’avocate générale de prendre la parole. Tout de suite, elle pointe le fait que l’accusé est en état de récidive. Qu’apprend-t-on : que ce dernier a participé, à l’âge de 16 ans, à un home-jacking chez un couple de restaurateurs, lequel s’est soldé par le viol de la propriétaire, sous les yeux de son mari impuissant. Karim n’a certes pas violé, mais est tout de même reparti avec la carte bancaire de madame. Pour cela, il a été jugé en 2010 par un tribunal pour enfants qui l’a condamné à 5 ans de prison. Deux ans plus tard, il a été à nouveau condamné à 2 ans pour agression sexuelle : il a touché les seins d’une jeune femme devant une boîte de nuit.
Dix jours après cette nuit de novembre 2017, Karim appelle Cassandra. Il expliquera aux policiers avoir eu envie de prendre de ses nouvelles, dans l’idée de la revoir. Pour l’avocate générale, cet appel est en réalité la marque de son cynisme : si Karim rappelle Cassandra, c’est pour tâter le terrain et savoir dans quel état d’esprit elle se trouve, car il sait qu’il risque gros. D’ailleurs, il n’hésitera pas à la menacer de propager son passé d’escort si elle porte plainte. Cet appel lui vaudra d’être appréhendé par les flics.
Lors de ses trois premières auditions, Karim nie tout rapport sexuel. Ça n’est que lorsqu’il est mis face à l’évidence, avec la présence de son sperme et ADN sur les vêtements de la victime, qu’il admet qu’il y a bien eu un rapport, mais consenti. Lors de son premier procès, en 2021, il dira que s’il a menti, c’était pour protéger son épouse, dont il vit séparé et qui élève leur fille de 3 ans. Devant la cour de Créteil, il tentera aussi de décrédibiliser la parole de Cassandra, en mentionnant le fait qu’elle a été escort-girl. C’est vrai, Cassandra a bien exercé cette activité et l’a dit à son violeur, dans la voiture, mais les deux ne sont pas d’accord sur le moment exact où elle lui a fait cette confidence : avant ou après le viol, comme le maintient la victime ? Comme si cette donnée égalait un permis de violer. En 2021, le avant l’avait emporté, scellant la défaite de Cassandra. “Ce procès était d’une misogynie sans nom” me glissera Sandrine après le verdict.
Reprenant les conclusions de l’expert psychologue, l’avocate générale conclut que Karim est un être immature et dénué d’empathie, qui accepte peu la norme et le « non » mais qu’il est pleinement responsable de ses actes. S’il n’est pas un prédateur, conclut-elle, il est un violeur par opportunité. En conséquence de quoi elle requiert une peine de 12 ans de prison assortie d’une injonction de soins, sachant que Karim en a déjà effectué trois en détention provisoire.
Elle laisse la parole à l’avocate de la défense. Ultime étape avant le verdict.
À suivre…

Lisa Delille
Journaliste indépendante à Paris. Travaille notamment pour Le Nouvel Obs, Les Inrocks, Madame Figaro, ELLE… Autrice d’une nouvelle, FORCEUSE, publiée dans la collection Vrilles de Zone Critique. Son prochain ouvrage, OK ! Bômeuse, paraîtra le 15 avril 2026 aux éditions du Rocher.