La journaliste Lisa Delille a décidé d’assister à des procès d’assises puis de les raconter à sa sauce pour OUTRAGE. Dans ce second épisode, elle attend le verdict du procès en appel de Karim, le « faux chauffeur Uber » comparaissant pour des faits de viol.
Previously in… VERDICT(S) : Épisode 1 : « Faux Uber, souk et vin rosé »
Avec sa longue chevelure ébène, son teint cireux et ses sourcils noirs en accent circonflexe, Maître Violaine Mortsauf (les nom et prénom ont été modifiés) a l’air tout sauf commode. Tout de suite, elle fustige l’avocate générale. Selon elle, le portrait qu’elle a brossé de Karim, son client, n’est qu’un amalgame de fantasmes tout droit sortis d’une mauvaise série Netflix. En clair : on est à côté de la plaque. Karim n’est pas un violeur mais un chic type, et elle entend bien nous le prouver.
D’abord, pourquoi a-t-il commencé par nier avoir eu un rapport sexuel avec Cassandra ? Mais par crainte d’être traité comme un énième fait divers, justement ! « Il avait peur que vous vous trompiez », lâche-t-elle en se tournant vers sa consoeur de la défense, Me Sandrine Dubuisson. Oui, ses dénégations n’étaient pas des mensonges, mais une réaction normale à une peur justifiée de se voir condamné à tort. Elle appelle en renfort Abraham Lincoln, 16e président des États-Unis : « Aucun homme n’a assez de mémoire pour réussir dans le mensonge. » Voilà pourquoi, lors de sa quatrième audition par les flics, Karim finit par reconnaître que oui, il y a bien eu pénétration.
Hum… Enfin, ce que Mortsauf ne dit pas, c’est que ce jour-là, son client a été informé que son sperme avait été retrouvé sur le body de Cassandra. Body qu’il avait pris sur le coup pour un maillot de bain. Dans la voiture, il s’était même permis de chambrer sa propriétaire…
Mais peu importe, pour la défense, la vérité a éclaté lors du premier procès, celui de 2021, à Créteil. Karim avait été acquitté. Et maintenant, huit ans après les faits, on voudrait le condamner à 12 ans de prison ???
Ensuite. Sur cette histoire d’escorting. Me Mortsauf souligne que dans un premier temps, la plaignante n’en a rien dit aux policiers et que plus tard, quand ces derniers l'interrogent à nouveau sur son passé, elle niera même en avoir parlé à Karim dans la voiture. Mais du coup, s’interroge Violaine face à la cour, comment le sait-il, qu’elle a été escort, si elle ne le lui a pas dit ?
À cet instant, Cassandra serre fort la main de son amie. Elle semble manquer d’air. Elle doit penser : c’est pas possible, ils ne la lâcheront jamais avec ça. Comme je la plains. Comme tout cela est triste.
L’impitoyable Mortsauf continue de dérouler sa plaidoirie : tant qu’on y est, pourquoi lui a-t-elle donné son numéro de téléphone, si elle se sentait si menacée ? C’est net, ce n’est pas son client mais la victime qui est empêtrée dans ses mensonges. Sa longue expérience d’avocate lui a montré que parfois les victimes mentent pour des motifs futiles. Dans l’affaire qui nous intéresse, Cassandra, qui venait d’avouer à Cédric, son petit ami (rappelez-vous, celui qui faisait le guet dans le hall, au petit matin, armé d’un dangereux bâton), qu’elle l’avait trompé quelque temps plus tôt avec un de ses amis, aurait ainsi fait le choix de travestir sa nouvelle tromperie en viol.
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Prenant à témoins le président de la cour ainsi que les membres du jury, la redoutable Mortsauf lance, avec morgue :
– Ne peut-on pas se dire qu’on a passé un court et bon moment avec un homme à l’opposé de ce qui nous attire habituellement, à savoir, un ARABE ???
Je sursaute sur mon banc. Pardon ? Elle a vraiment dit ça ?
Et la redoutable avocate de nous donner sa version de ce qui s’est joué entre les deux, dans cette impasse forestière du Val-de-Marne en novembre 2017 :
– Il a posé sa main sur sa cuisse, ils ont dansé un souk (sic), il l’a caressée…
Certes, concède-t-elle, on peut être interpellé par la rapidité de l’acte, mais c’est comme ça que ça se passe de nos jours ! D’ailleurs, le meilleur ami de la victime n’a pas dit autre chose, lors de son témoignage à la barre : « J’aurais pu croire à un coup de soir, mais si ça avait été avec un NOIR. » CQFD.
La Mortsauf sort les violons : Karim est un jeune père. Son épouse ne fait que s’occuper de l’enfant. Elle n’a plus de désir pour lui. Privé injustement de rapports sexuels, le pauvre bougre fait ce qu’il peut pour trouver du réconfort auprès des jeunes femmes qu’il croise. Après les faits qu’on lui reproche, il entame une relation avec une certaine Judith, abordée dans la rue. Mortsauf nous rappelle que cette jeune femme est venue hier répéter ce qu’elle avait déjà dit au premier procès, à savoir que Karim est un homme doux et respectueux.
Là encore, ce que V. M. ne dit pas, c’est que cette même Judith a appris, à la faveur de la procédure, que son amoureux lui avait menti sur toute la ligne, à savoir son nom, prénom, âge et bien sûr, son statut marital…
Quant à son appel à Cassandra, dix jours après les faits, qualifié de cynique par l’avocate générale tout à l’heure, on se méprend. Karim était simplement désireux de la revoir. Bref. « Quand le mensonge prend l’ascenseur, la vérité prend l’escalier » conclut Mortsauf. Comprendre : la vérité finit toujours par triompher. En conséquence de quoi, elle demande l’acquittement.
13 h 30. L’audience est levée pour 1 heure. Je sors de la salle. En rallumant mon téléphone, je découvre ce SMS d’un numéro inconnu : « Salut Lisa 🙂 Je comptais pas faire le relou à t’écrire, mais vu la façon dont tu as soudain disparu hier soir, chez Clara, j’ai comme un doute : ça va, t’as bien vécu la soirée ? Je veux dire, j’ai trouvé ça cool de faire ta connaissance, mais je préfère vérifier, d’autant que tu avais l’air de traverser une période un peu sensible. Voilà, la bafouille est finie, Tony. » Je choisis d’ignorer son message. J’ai faim. Je retourne au métro m’acheter un donut.
14 h 30. Retour dans la salle d’audience. N’ayant pas l’habitude de couvrir des procès, je m’attends naïvement à ce que les membres du jury aient déjà statué sur le sort de Karim durant la pause déj et qu’ils nous rendent leur verdict. Eh non.
Le président de la cour invite l’accusé à dire quelques mots avant les délibérations. Feuille A4 à la main, Karim se lève. Derrière lui, sa mère, ses sœurs et peut-être son épouse, sont là. Ce matin, le banc était vide. De l’autre côté de l’allée, Cassandra se blottit dans les bras de son frère, entourée de sa tante et de ses amis.
Karim s’éclaircit la voix et lit son texte d’une voix neutre. Il maintient qu’il n’a pas commis de viol, qu’il aurait très bien pu fuir ce second procès, mais qu’il est là pour prouver sa bonne foi. Sur ce, la cour se retire pour délibérer. L’accusé est menotté puis emmené par les forces de l’ordre dans une pièce spéciale jusqu’à la prononciation du verdict. Tout le monde quitte la salle, moi compris. Que faire à présent ? Ça commence à faire long.
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Sur le parvis, je repense au SMS d’Antoine. Salut Lisa 🙂 Je comptais pas faire le relou à t’écrire… Ça va, t’as bien vécu ta soirée… J’ai comme un doute… D’autant que tu avais l’air de traverser une période assez sensible. Non mais oh ! On est où, là ? Ce type ne cherche pas à savoir comment je vais, il essaie de m’enfumer, c’est tout ! Comme Karim lorsqu’il appelle Cassandra après le viol. J’ai la haine. Je l’appelle. Pas de bol pour lui, il décroche. J’attaque en mode Mortsauf. Qui lui a donné mon numéro ? Pourquoi veut-il savoir comment j’ai vécu ma soirée ? Qu’a-t-il à se reprocher ? J’enchaîne. Pourquoi m’avoir collée toute la soirée, scrutant mes moindres faits et gestes, alors que je ne manifestais aucun intérêt pour lui ? Pourquoi avoir si lourdement insisté d’aller se poser dans la chambre alors que je voulais continuer à danser ? Pourquoi ces petits massages dans le cou alors qu’il me savait saoule et que je lui disais d’arrêter ? Pourquoi avoir tout de même tenté deux fois de m’embrasser alors que je le repoussais ? Détends-toi… Laisse-toi aller... Bien sûr que j’ai fui. Je n’avais pas le choix. À partir du moment où j’ai mis les pieds dans cet appart, il ne m’a laissé aucun répit. Et maintenant, ce SMS pour pointer ma prétendue hypersensibilité ? Non, Tony, ce n’est pas moi qui suis sensible, c’est toi qui es lourd, en plus tu l’as dit dans ton SMS. Au bout du fil, il bredouille qu’il pensait que je voulais. Je lui raccroche au nez et décide de rentrer chez moi.
22 heures 30. Sur WhatsApp, Sandrine Dubuisson me prévient que ça y est, le verdict est tombé. Karim a pris 10 ans ferme. Étant donné qu’il a déjà fait 3 ans, sa peine tombe à 7 ans, plus 3 ans de suivi socio-judiciaire. Elle me rapporte qu’à la toute fin, Cassandra a tenu à lire une lettre pour remercier la cour. La mère de l’accusé l’a interrompue en hurlant « ChatGPT !!!!! » puis en la menaçant de la tuer. Son fils est parti en prison sur le champ. Cassandra se dit très satisfaite de la décision. Grand bien lui fasse. De toute manière, je doute que son violeur en retire quoi que ce soit. Ce type ne comprend rien à rien. Et puis, je crois que je suis contre le fait d’enfermer les gens. Ou alors, qu’on lui colle Antoine dans sa cellule. Là, il se passera peut-être un truc intéressant. Je repose le téléphone, éteins la lumière. Ça vibre à nouveau. Antoine : « Pour hier. Je te présente mes plus plates excuses. »

Lisa Delille est journaliste indépendante à Paris. Elle travaille notamment pour Le Nouvel Obs, Les Inrocks, Madame Figaro, ELLE… Elle est également l’autrice d’une nouvelle, FORCEUSE, publiée dans la collection Vrilles de Zone Critique. Son prochain ouvrage, OK ! Bômeuse, paraîtra le 15 avril 2026 aux éditions du Rocher.