Pourquoi lire en temps de guerre ?

Un texte de Blandine Rinkel sur la littérature ukrainienne publié sur son Substack "Intérieur nuit", et cette question : pourquoi s'intéresser aux formes littéraires d'un pays envahi par un autre ?

Il y a quelques années, j’ai correspondu sur internet avec une poétesse ukrainienne, dont j’avais aimé le recueil de poésie, moi qui pourtant en lis trop peu. La forme brève du poème - ses phrases ramassées à l’essentiel, son rythme heurté, ses enchaînements de visions -, m’a parfois lassée ces dernières années, quand elle me semblait procéder d’une forme de facilité, sur les réseaux notamment, mais il est aussi arrivé, heureusement, qu’un poème ravive soudain mon attention. Qu’une écriture me parle.


En l’occurrence, dès la première lecture du recueil Les abricots du Donbass, à propos de la guerre commencée en 2014 dans cette région, j’ai eu la sensation d’y comprendre quelque chose. Je saisissais la nécessité de ce rythme saccadé, des retours à la ligne et des fins cinglantes. J’aimais l’étrangeté des images choisies. En temps de guerre, me disais-je, la poésie est peut-être la forme d’écriture la plus juste pour exprimer une existence en sursis ou en sursauts, un temps heurté - sous la menace.

Alors que la Russie venait d’envahir à grande échelle l’Ukraine en 2022, j’ai donc découvert la poésie de Lyuba Yakymtchouk1 et elle m’a atteinte. Je peux même dire qu’à ce moment-là sa poésie, à la fois drôle, dure et insolente, m’a percutée.

Ukrainian poet Lyuba Yakimchuk reflects on war and the burden of a  motherland | CBC Radio

J’en retiens notamment ce texte terrible, où une petite fille prend, dans sa bouche, l’alliance de sa mère abusée par des soldats. J’en retiens aussi un poème sous forme de petite annonce pour la vente d’un chien, nommé Pingouin, qui ne pourra pas s’exiler comme ses maîtres pour fuir les affrontements, et c’est un chien inutile et qu’on aime pour cela, un chien précieux d’être vain, un chien condamné :

Petite annonce

Vend chien, absolument inutile
Dévorant autant qu’un crocodile, creuse des trous en véritable excavateur
Lèche quiconque il rencontre, par pur amour
Taiseux, à se demander s’il a jamais su aboyer
Goutte de la salive de son museau
Gare aux éclaboussures sur le papier peint
Saute sans arrêt de joie, pisse parfois
Jamais malade, quasi immortel
Race : Gardien du Donbass
Votre prix sera le mien
Possibilité de lui joindre une chienne pour chienneries
Qu’ils connaissent un peu les joies canines avant de se quitter
Urgent, dans deux semaines partons, impossible de l’abandonner
Il s’appelle Pingouin
Tel : 097 797 85XX

Après cette lecture-là, donc, et après avoir échangé des mails avec Lyuba pour la revue Kometa, je me suis intéressée à une autre figure de poète ukrainien, qu’elle m’a fait découvrir, et qui s’appelle Mykhaïl Semenko.
Semenko est un poète futuriste ukrainien (1892-1937) dont, sur le coup, il faut bien le dire, c’est surtout le visage beau, grave et rétif qui m’a séduite :

Attirée par son regard, j’ai été le lire, comme je le pouvais (à l’époque ce recueil de poèmes n’avait pas encore reparu) J’ai aimé certains de ses poèmes, des fulgurances âpres, des moments suspendus. Par exemple ce poème-ci, de 1916, traduit par Oleh Ilnytzkyj, et qui m’inspire le souvenir des Flixbus la nuit, ce qui est tout à fait anachronique, mais ainsi vont les associations d’idées :

Le conducteur

Je voudrais être
un conducteur dans un train de marchandises
et toute la nuit
la nuit triste
froide et pluvieuse
rester près du frain
en touloupe 
[c’est un par-dessus russe très chaud, ndlr]
se blottir et se pencher
regarder l’abîme qui court.
Évoquer les jours passés
mais restés dans le cœur
comme des rayons clairs
évoquer de chers visages
endormis à jamais dans le cœur
à jamais
évoquer
évoquer
en cherchant dans le noir.

Après ces découvertes, je me suis demandée pourquoi je savais si peu de choses sur la littérature ukrainienne. Les “grands-auteurs” russes ou polonais ou hongrois, par exemple, je les identifiais à peu près, j’avais été en lire, j’aimais Gombrowicz, Svetlana Alexievitch ou Krasznahorkai — mais la culture ukrainienne, avant cette rencontre, non, avant cette rencontre, en fait, je n’y connaissais rien. Ce qui m’a posé question.


En faisant quelques recherches, j’ai compris que la langue ukrainienne avait une drôle d’histoire, difficile, qui expliquait (en partie) mon ignorance. Et comme j’imagine n’être pas la seule à ignorer, je vais essayer de restituer ce que j’ai compris de cette histoire.

Longtemps, la langue ukrainienne a été perçue comme une menace par l’Empire russe - au XIXème siècle, c’était interdit de publier, d’éditer ou d’importer des livres en langue ukrainienne -, et elle n’avait donc d’autre choix que de grandir dans l’ombre de la littérature russe2Un exemple : l’écrivain Gogol (1809-1852), né dans un village d’Ukraine, a, à 20 ans, rejoint Saint-Pétersbourg pour faire carrière dans l’administration — le grand auteur qu’il est ensuite devenu ne l’a donc pas été en ukrainien, mais en russe, et “au nom des russes”. Ce sera la même chose plus tard pour Vassili Grossman, l’auteur de Vie et destin, né en Ukraine mais célébré en russe.


Une figure, tout de même, réussit à prendre la lumière au XIXè, et à s’exporter un peu : le poète romantique Taras Chevtchenko, fils de paysans serfs, figure emblématique de l’histoire ukrainienne et dont l’héritage fleurit au cours des XIXe et XXe siècles. Pas un tsar mais une star, et par exemple la principale université ukrainienne porte toujours son nom - l’université Taras-Chevtchenko de Kiev.

Seulement après ça, le déluge : l’Ukraine, brièvement indépendante entre 1918 et 1920, connaît au début du XXème un grand revers qui porte le nom de la Renaissance fusilléeLa Renaissance fusillée, c’est cette période entre 1920 et 1930 où, après une forte mais brève ukrainisation du pays, pendant laquelle des centaines de poètes, artistes ou écrivains produisirent textes et théories en ukrainien, environ 90% d’entre eux furent fusillés, ou déportés, sur ordre de Staline. Un massacre des arts et des lettres.

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Au XXème siècle, c’est donc le grand contrôle soviétique : on ne peut qu’écrire des formes tolérées par le régime de l’URSS, c’est-à-dire proposer des romans nationaux en russe, pratiquer le genre du “réalisme soviétique”, ou raconter des histoires de paysans ukrainiens folklorisés, réduits à des récits “provinciaux”. L’idéologie officielle, à ce moment là, considère les écrivains comme des ingénieurs de l’âme humaine, et utilise la littérature comme un instrument du Parti en vue de former un peuple soviétique unique. Très peu de formes créatives, d’idées nouvelles, paraissent par les voies instituées — ce qui n’empêche pas des publications en contrebande, discrètes et ferventes, des textes qui circulaient en dehors des canaux de publication officiels. Et qui, pour cette raison, sont encore très peu traduits en français. Un des noms qui revient le plus, parmi ces poètes résistants, est celui de Vasyl Stus (1936-1985), mort au goulag après avoir écrit, en masse, lettres et poésie, et dont un recueil de ses textes paraîtra enfin en France en mars prochain, aux éditions Noir sur blanc.

Ensuite, c’est 1991, l’indépendance de l’Ukraine. À partir de là, de nouveaux noms, de nouvelles formes, et de nouvelles traductions émergent. Ici et là, on se mobilise pour que la langue ukrainienne, la littérature qui l’ausculte et la renouvelle, trouve enfin sa place, trouve les moyens de s’exporter, afin que cette culture - si longtemps étouffée, colonisée dit nettement Lyuba - enfin puisse respirer. Et s’amplifier.


L’auteur ukrainien le plus identifié en France aujourd’hui, c’est peut-être Andreï Kourkov et son best-seller Le pingouin (le nom du chien dans le poème de Luba !) — mais sa langue maternelle, et d’écriture, est le russe. Dans plusieurs articles, j’ai aussi vu revenir les noms du romancier Serhiy Jadan ou d’Oleksandr Vasyliovych Irvanets, qui a notamment écrit sur la députinisation (comme on parle de décolonisation) à venir.

Et puis il y a les “nouveaux poètes”. Eux, donc, je les ai lus en partie ces dernières années. J’ai aussi été écouter, sur scène, d’autres personnes les lire. Leur vitalité m’a saisie. Ces poètes, ils appartiennent en fait à une nouvelle génération, qui commence à émerger dans les années 2000 et semble, tragiquement, fleurir depuis le début de la guerre. Beaucoup se sont engagés, directement, pour combattre sur le front, hommes comme femmes (ces articles ici ou  sont assez complets à ce sujet). Yaryna Chornohuz, par exemple, fervente lectrice de Sylvia Plath, a rejoint le 503e bataillon d’infanterie navale et n’a jamais quitté le combat après ça4.


Certains, depuis, sont morts. C’est le cas de Maksym Kryvtsov, tombé à 34 ans, et dont on peut lire en français le très beau recueil Poèmes sur la brèche - traduit par Nicole Dziub aux ed. Bleu et jaune - où il se demande notamment :

Qui recueillera
mon corps
déchiqueté
qui triera les morceaux
comme si c’étaient
des pommes de terre

Après avoir lu ça, après avoir lu le reste, manger devient difficile ; le mot pomme de terre semble s’être recouvert d’une couche de cendres.

Il faut dire qu’en temps de guerre, les mots changent vite. C’est, du moins, ce que m’a dit et répété Luba Yakymtchouk, que j’ai rencontrée dans la vie réelle, comme on dit, pour la première fois il y a deux ans, et que j’ai revue jeudi dernier.


Parfois, même, les mots changent plusieurs fois par jour, m’a-t-elle même précisé. Vous pensiez le terme « électricité » banal, mais le voilà qui - à l’aune d’une coupure - devient sulfureux, et bientôt rare, luxueux. Il y a aussi certaines expressions que vous ne pouvez plus employer. Non, un poème n’est pas ‘une arme’, écrire n’est pas ‘monter au front’, parler n’est pas ‘combattre’.


En revanche qu’écrire puisse être résister, oui, mais alors à quoi ?


À certains imaginaires et silences pénétrés, à ces airs compassés qui renforcent, en réalité, l’impuissance des Ukrainiens. À l’indifférence. Et, singulièrement dans la poésie, à la langue russe, ou plutôt, car il ne s’agit pas d’effacer ce qui existe, mais de faire apparaître ce qui fut effacé, à la force d’écrasement de la langue russe sur la langue ukrainienne. Luba donnait l’exemple de l’expression « être sans Tsar dans la tête » qui signifie en Russe « être fou ». Comme si la norme devait être l’inverse : en avoir un, de Tsar dans la tête, héberger en soi un autre que soi, qui nous gouverne. Elle disait aussi que dans la littérature russe, de Pouchkine à Dostoïevski, la figure du « petit homme » impotent et soumis aux autorités domine généralement les récits et explique qu’elle aspirait quant à elle, en langue ukrainienne, à d’autres histoires, séditieuses et farouches, rieuses et en colère. De la poésie qui montre les dents.


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Et donc, pourquoi lire en temps de guerre ? Et pourquoi ne pas lire que de la littérature de guerre, mais de la poésie, des lettres, un journal ou des fragments ? Pourquoi tout lire en temps de guerre ? Pour malmener notre indifférence, d’abord — et parce que c’est, aussi, par la langue, par certaines visions, certains rythmes, par des coupes et des montages, par un improbable humour aussi, c’est aussi par tout cela, toute cette matière, qu’on prend des nouvelles de la vitalité (et de la résistance) d’une nation et de sa langue.

Certes, ce n’est pas tout. Mais c’est loin de n’être rien.

Bienvenue dans le talk-show le plus effrayant de tous les temps
Guerre
sur Télé Oubli :
tapez dans vos mains tant que vous en avez
tapez des pieds tant que vous en avez

Rencontrez nos invités en studio
ils sont revenus du feu
ils ont des yeux de terre
ils nous diront
tout sur la guerre
comme elle est merveilleuse
et romantique.

Bienvenue au premier invité :
voici Andriy, avant la guerre il était boulanger
oh, il n’y a pas de mots pour dire combien étaient délicieux
ses roulés à la cannelle
il attend désormais une prothèse pour sa jambe gauche

(…)
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1 Les abricots du DonbassLyuba Yakimtchouk, ed. Des femmes, 2023, lu par Catherine Deneuve en 2024 sur un audio-book, traduction Agathe Bonin et Irina Dmytrychyn

2 J’emprunte cette expression au podcast sur la littérature ukrainienne d’Agathe Le Taillandier pour Louie Média : https://louiemedia.com/le-book-club/2022/3/22/ukraine-la-littrature-pour-exister

3 Photo de 1925, membres de l’association littéraire Lanka. De gauche à droite : Borys Antonenko-DavydovytchHryhoriy KossynkaMaria HalytchIevhen PloujnykValérian Pidmohylny et Todos Osmatchka.

4 Voir ici : https://kyivdesk.com/2026/01/18/resistance-de-yaryna-chornohuz/

5 Les photos sont de Xenia Petrovska, Extra white dog et At the origins

6 Maksym Krytsov, Poèmes de la brèche, ed. Bleu et Jaune, trad. Nicole Dziub

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