Souvent présenté comme le meilleur critique de sa génération, James Wood s’est d’abord fait un nom comme jeune pourfendeur au Guardian alors qu’il n’avait que la vingtaine. En 1995, le Britannique s’est installé aux États-Unis et a bâti sa réputation avec de longues critiques minutieusement argumentées dans The New Republic. Aujourd’hui rédacteur au New Yorker, ainsi que professeur de pratique de la critique littéraire à Harvard, il domine la scène littéraire comme nul autre critique actuel. Comme l’a écrit un blogueur du Spectator : « Wood est sans doute le plus célébré, peut-être le plus contesté, et certainement le plus envié des journalistes littéraires vivants. » Entretien de James Wood avec Steve Paulson, pour le site Electric Lit.
Steve Paulson : Vous dites que la tâche des écrivains est de « remarquer le monde avec sérieux ». Est-ce le rôle du critique de remarquer sérieusement ce qui existe dans ce monde fictif ?
James Wood : Il semble qu’il y ait ici une boucle vertueuse. Je reviens sans cesse au détail et à l’attention sérieuse portée au monde, pour une bonne raison. Je ne pense pas être une personne particulièrement observatrice. Certainement pas visuellement. J’ai beaucoup fait de musique quand j’étais enfant, donc j’ai de bonnes oreilles et je suis toujours en train d’écouter. Mais je suis de ceux qui ne regardent pas assez attentivement un arbre devant lequel je passe, ou qui n’arrivent plus à se souvenir de l’apparence des mains de quelqu’un vingt minutes après lui avoir dit au revoir. Comme la littérature est saturée de l’acte même de remarquer, je sais qu’elle m’a aidé à devenir un meilleur observateur. Et, en tant que lecteur professionnel, je m’exerce constamment à cet art particulier, je l’entraîne et je l’affine, en essayant de remarquer ce qu’il y a dans les textes.
SP : Un critique est donc, fondamentalement, un très bon lecteur ?
JW : Je le crois. Il y a dans la critique littéraire une part d’amateurisme réjouissant, malgré le fait qu’elle soit désormais institutionnalisée à l’université. Un professeur de littérature dans une grande université n’est pas forcément un meilleur observateur qu’un lecteur ordinaire. L’avantage, bien sûr, c’est que le lecteur professionnel dispose d’un savoir érudit plus large. Mais, en tant que critique, il n’y a pas grand-chose de plus à faire que d’exercer son attention et de beaucoup lire, afin de pratiquer la lecture comparative.
SP : Vous citez une lettre d’Henry James, où il disait que les romans traitent du « présent-intime palpable ». Que voulait-il dire selon vous ?
JW : C’était une lettre célèbre, adressée à la romancière Sarah Orne Jewett, qui lui avait envoyé un roman historique. James lui répondit avec ce ton pompeux, légèrement condescendant, qu’il réservait à ceux qu’il jugeait inférieurs à lui. Il dit : c’est très bien, mais il faut se méfier du roman historique, parce qu’il est difficile de rendre justice à la conscience d’une autre époque. Nous comprenons intimement la conscience moderne, mais entrer dans celle d’un homme du XVIIe siècle exige un saut immense. Selon lui, la fiction doit se concentrer sur le « présent-intime palpable ». Idéalement, la fiction qu’il voulait écrire devait être pleine de textures et de détails, située dans le présent, investie dans les intimités humaines et sans crainte de traiter l’intériorité des personnages.
SP : Ce que vous décrivez ressemble à la posture des contemplatifs bouddhistes, qui parlent d’être pleinement dans le moment présent. Voyez-vous un lien ?
JW : Oui. Je trouve la pleine conscience assez intéressante. Par exemple, il existe de nombreux travaux littéraires bouddhistes sur Virginia Woolf, car son écriture consiste beaucoup à ralentir, à préserver les instants et à les examiner avec patience. Elle a aussi une métaphysique presque bouddhiste : dans Mrs. Dalloway, elle dit que les morts reviennent à nous et ne nous quittent jamais. On trouve quelque chose de similaire chez Saul Bellow, qui s’est intéressé à l’anthroposophie et à l’idée d’une communauté des morts présente autour de nous. Vladimir Nabokov, lui aussi, parle de la démocratie des morts. Il y a dans le fait de ralentir et de voir le monde une de nos rares formes de salut, si nous ne sommes pas croyants orthodoxes.
SP : Tous les écrivains que vous venez de mentionner possédaient une vaste connaissance de la littérature. Ils ne se contentaient pas de s’intéresser au présent ; ils dialoguaient aussi avec les écrivains morts et l’histoire littéraire.
JW : Absolument. Ces trois écrivains étaient d’une érudition profonde. C’est peut-être plus difficile à soutenir aujourd’hui. Si vous relisez le petit manuel d’Edith Wharton sur l’écriture romanesque, vous voyez qu’il allait de soi qu’un écrivain devait avoir tout le canon du roman à disposition, dans plusieurs langues. Pour Wharton, il était tout à fait normal de parler du roman français, qu’elle lisait en français, aussi bien que du roman anglais. Longtemps, cette érudition intime, non académique, a été maintenue vivante par les écrivains, et dans une certaine mesure par les journalistes littéraires et critiques hors université. Mais cela devient de plus en plus difficile à soutenir. Nous avons de moins en moins de temps pour faire toutes les lectures nécessaires.
SP : Vous établissez plusieurs analogies entre religion et littérature. Créer un roman, dites-vous, est une sorte d’acte divin.
JW : Oui. Il y a l’analogie évidente avec le Créateur. Mais on peut aussi voir le roman comme une forme séculière née d’une tradition de récits religieux — vies de saints, biographies morales à la Plutarque. De ces formes est issu un genre distinct, largement séculier et le plus souvent écrit par des non-croyants.
SP : Vous dites que la fiction est devenue une forme séculière d’Écriture ?
JW : Essentiellement, oui. Certains aspects religieux subsistent. L’un d’eux est la conscience. Le roman du XIXe siècle découvre ce que signifie plonger dans l’esprit d’un personnage : une héroïne peut réfléchir trois heures sur son mariage raté. Cela prolonge le soliloque. Brontë ou Hardy écrivent encore « elle se soliloqua ». Or le soliloque remonte à Shakespeare, puis à la tragédie grecque, et, en dernière instance, à la prière : les Psaumes, David disant à Dieu ce dont il est reconnaissant, ce qu’il compte faire, là où il a échoué. En même temps, depuis Don Quichotte, le roman s’affirme comme destructeur de superstitions. Il aime ridiculiser les religieux (par exemple le pasteur Collins dans Orgueil et préjugés). Souvent anticlérical, il adopte aussi des postures blasphématoires, s’imaginant destructeur de superstition.
SP : La religion est censée vous conduire à une vérité transcendante. Le roman peut-il le faire aussi ?
JW : Bonne question (rires). Oui, certainement. Vers le phare — l’un de mes livres préférés — pose exactement la même question que le Psaume 90 : que restera-t-il de nous ? Le Psaume répond : rien, car nous remettons tout à Dieu : « Mille ans sont à tes yeux comme le jour d’hier ». Le romancier moderne, sans assurance cosmique, regarde de façon séculière et demande : que survivra de nous ? Pas les maisons, qui tombent vite en ruine. Peut-être les enfants, mais ils peuvent mourir à la guerre ou en couches, comme dans Vers le phare. Probablement pas les œuvres d’art, sauf les très grandes comme celles de Shakespeare. La réponse est donc sombre, sans consolation ni transcendance. Mais rappelons Tchekhov : la tâche de l’écrivain n’est pas d’apporter les réponses, mais de poser les bonnes questions.
SP : Vous avez grandi dans un foyer religieux. Vos parents étaient chrétiens évangéliques, votre père était pasteur. Vous n’êtes plus croyant, mais cherchez-vous des substituts séculiers à la religion ?
JW : Oui. Quand on perd la foi, on transfère facilement la sacralité à la littérature. C’est ce qui se passe dès le XIXe siècle, quand Dieu s’éloigne de l’Europe. C’est un récit de substitution dont je ne peux totalement m’extraire, même si j’essaie de résister. La religion propose des réponses absolues, consolantes, mais terribles. La littérature n’offre pas ce type de commandement final. Dans les Évangiles, Jésus commande de révolutionner sa vie — un ordre absolu, bouleversant, dont dépend le salut de l’âme. Quelle est l’injonction de la littérature ? Elle existe, mais avec beaucoup moins d’autorité : elle persuade, elle demande de croire à une réalité inventée. À tout moment, vous pouvez fermer le livre et refuser d’y croire.
SP : Vous êtes marié à une romancière et avez travaillé avec des écrivains célèbres. Vous avez même enseigné avec Saul Bellow ?
JW : Oui. On m’a demandé de coanimer son cours alors qu’il avait plus de 80 ans et perdait la mémoire. Son souvenir profond était intact, mais le court terme plein de trous. Mon rôle était de l’aiguillonner. Nous étudiions Dostoïevski, Tolstoï… Je lui disais : « Monsieur Bellow, vous avez grandi à Chicago dans les années 20-30, à une époque où il fallait choisir entre Tolstoï et Dostoïevski. Parlez-en aux étudiants. » Et il partait. Extraordinaire. Je continuais à lui rendre visite. Nous jouions de la musique : lui au flûteau, moi au piano. Un jour, il s’est mis à chanter en français des chansons enfantines, toutes les strophes, apprises à Paris quand il écrivait Les Aventures d’Augie March. C’était stupéfiant.
SP : Avoir connu Bellow a-t-il changé votre regard sur son œuvre ?
JW : Étrangement, non. J’ai été heureux de le rencontrer, mais mon jugement sur ses livres n’aurait pas changé sans cela.
SP : Bellow cherchait la grandeur littéraire. Vous aussi, recherchez-vous cela ?
JW : Avec l’âge, moins. Je suis moins obsédé par la « grandeur » et plus attiré par des effets fugitifs, des silences. Le vacarme est facile aujourd’hui, et l’édition adore sacrer les faiseurs de bruit. Je préfère parfois la simplicité.
SP : Vous avez fait votre réputation très jeune, en écrivant des critiques sévères au Guardian.
JW : Oui. Je sortais souvent les gens à la lessiveuse. J’aimais les jugements tranchants, du type « rien de bon n’a été écrit en Angleterre depuis 1945 ». Pour moi, c’était un signe de sérieux : aimer assez la littérature pour la juger durement.
SP : Vous semblez devenu un critique plus généreux.
JW : Oui. Les gros livres de 700 pages qui veulent tout faire m’attirent moins. Je préfère parfois les effets modestes. Faire beaucoup de bruit est facile, aidé par le marketing. Je m’intéresse davantage à la simplicité et au calme.
SP : À Harvard, vous enseignez la critique. Que cherchez-vous à transmettre ?
JW : Le cours ressemble à un cours de littérature ordinaire, avec un programme allant de Jane Austen à Virginia Woolf, centré sur la conscience. Mes étudiants sont souvent eux-mêmes écrivains ou critiques. Je leur dis : il faut lire le contemporain, aller en librairie, prendre cinq livres, en juger. Sinon, vous n’êtes pas vraiment « littéraire ».
SP : Qu’est-ce que l’art d’un bon critique ?
JW : L’art de la persuasion. Mon autorité n’existe que dans chaque texte : comme un avocat, je construis un cas, avec preuves et citations. Souvent, il suffit de citer largement : « voici un livre qui pourrait vous intéresser, qui m’a bouleversé, qui vous plaira peut-être ». Parfois, il faut aussi dénoncer ce qui est faux, comme je l’ai fait avec Tom Wolfe : un style bruyant, grossier, faussement « dickensien ».
SP : Wolfe a-t-il répondu ?
JW : Non. Les écrivains ont la sagesse de garder le silence, même furieux.
SP : Y a-t-il une différence entre la critique en Angleterre et aux États-Unis ?
JW : Oui. En Angleterre, la presse est plus agressive, pleine d’insultes, comme en politique. C’est plus policé aux États-Unis, même dans la critique littéraire.
SP : La critique est-elle un acte créatif au même titre que la fiction ?
JW : Non. J’élabore mes phrases, mais la forme critique est stable, contrainte (2 000 ou 4 000 mots). Alors que la fiction déborde sans limite. Cela dit, je lis certains essais comme de la fiction, avec le même plaisir.
SP : Appréciez-vous Roland Barthes, qui voyait la critique comme un art autonome ?
JW : Oui, énormément. Même si je me bats avec lui : il dénigrait le réalisme, qu’il aimait en secret. Un peu comme on aime une mauvaise série tout en la condamnant. Mais c’est un maître de la phrase et de l’intuition.
SP : Pouvez-vous encore lire pour le plaisir, sans esprit critique ?
JW : Non. Mais le plaisir critique est un plaisir aussi. J’ai encore des moments de « wow », où je mets un point d’exclamation dans la marge. Depuis l’adolescence, je lis avec un esprit critique, pour apprendre à écrire.
SP : Avez-vous des plaisirs littéraires coupables ?
JW : Pas vraiment. Je n’ai jamais lu de science-fiction ni de thrillers. Mes plaisirs coupables sont ailleurs : la télévision populaire, les voitures, les magazines automobiles.
SP : Qui sont, selon vous, les plus grands critiques de l’histoire ?
JW : Coleridge, sans hésiter. Fou, visionnaire, lecteur brillant. Et Virginia Woolf, dont les essais anonymes au Times Literary Supplement sont un modèle.
SP : Vous écrivez aussi un roman ?
JW : Oui. C’est exaltant et terrifiant. On se perd, on ne sait plus où va le fil. Je rêve de le publier sous pseudonyme, comme je l’ai fait pour de petits travaux au début. Mais si je le faisais et qu’il disparaissait, personne ne saurait qu’il était de moi (rires).
Entretien initialement paru sur le site Electric Lit, en juin 2015.