Naomi Klein et son double

Laura Marsh est responsable des pages littéraire du magazine américain The New Republic. Elle fait ici la critique de Doppelganger, le dernier livre (2023) de Naomi Klein, essayiste, journaliste et réalisatrice canadienne connue mondialement depuis la parution de son livre altermondialiste No logo (1999) ou La Stratégie du choc (2007).

Cramer sa réputation est en général un acte unique. La crédibilité n'est pas inépuisable ; une fois brûlée, il ne reste plus grand-chose à calciner. Un reporter qui se plante sur ses sources une fois se verra accusé de bâcler tous ses sujets ; une écrivaine qui propage des théories du complot passe vite pour une illuminée.

Ces règles n’ont pourtant pas semblé s’appliquer à l’écrivaine Naomi Wolf. Un trait notable de sa carrière est sa capacité à répéter l’autodafé. La première année de la pandémie, Wolf a suscité, avec une régularité métronomique, stupeur et consternation en proférant des affirmations extravagantes sur la tyrannie des mesures de santé publique et les dangers des vaccins. À chaque fois qu’elle déclarait, le plus souvent sur Twitter, qu’Anthony Fauci était Satan, ou que des enfants masqués avaient perdu la capacité de sourire, que les vaccins étaient une « plateforme logicielle pouvant recevoir des téléchargements », ou qu’elle avait découvert un complot d’Apple « pour administrer des vaccins [avec] des nanopatticles [sic] permettant de voyager dans le temps », des torrents de consternation s’ensuivaient. Était-ce bien la même Naomi Wolf, autrice d’un essai féministe très lu, The Beauty Myth ; contributrice de longue date du quotidien progressiste The Guardian ; visage familier de MSNBC — une figure du paysage médiatique libéral depuis les années 1990 ? Que lui était-il arrivé ?

Ces questions se sont révélées remarquablement tenaces. Le dernier rebondissement de la « Naomi Wolf story » était un spectacle fréquent sur Twitter et alimentait un flux continu de remises en question. « Un classique féministe moderne a changé ma vie. Était-ce en fait de la camelote ? » demandait Rebecca Onion à propos de The Beauty Myth dans Slate, en mars 2021. Quelques mois plus tard, Business Insider documentait la « descente de Naomi Wolf, icône féministe et du Parti démocrate, vers le “tourbillon complotiste” », et ce magazine-ci s’interrogeait sur « La folie de Naomi Wolf » en juin de la même année, après la suspension de son compte Twitter. La fascination persistait peut-être parce que Wolf offrait elle-même un sujet si riche : des assertions si hasardeuses, délicieusement truffées d’erreurs et de contre-sens évidents (l’histoire des nanoparticules venait en réalité d’une conversation qu’elle avait surprise dans un restaurant à propos de l’Apple Watch) ; des cibles si bizarres (comme lorsqu’elle a tweeté « No ! No !! » devant la photo d’un ours en peluche portant un masque).

Dommage collatéral de la saga : l’écrivaine Naomi Klein, régulièrement prise pour Wolf dans la brume de l’indignation en ligne. Des personnes échauffées par les tweets de Wolf se mettaient à hurler sur Klein, se demandant ce qui avait brouillé ses engagements politiques, comment l’autrice de No Logo et de La stratégie du choc, qui avait consacré sa carrière à l’étude des excès du pouvoir des entreprises, avait pu en arriver là. (Et le fait que la réputation de Klein demeurait intacte entretenait peut-être l’idée, essentielle à toute curée Twitter, que l’honneur de quelqu’un restait en jeu.) La confusion entre les deux Naomi était si fréquente qu’un sous-genre de blagues s’est mis à circuler : « La vraie victime ici, c’est Naomi Klein », « Pensées et prières pour Naomi Klein », etc. Quelqu’un a même composé un moyen mnémotechnique : « If the Naomi be Klein / you’re doing just fine / If the Naomi be Wolf / Oh, buddy. Ooooof. »

Klein, de son côté, est restée digne pendant que tout cela se déroulait, se limitant à l’occasion à un trait d’ironie lorsque « l’Autre Naomi », comme elle s’est mise à l’appeler, disait quelque chose de particulièrement désastreux. Elle a modifié sa bio Twitter en « pas cette Naomi » et émis un « rappel périodique pour ne pas confondre vos Naomi ». Mais en privé, Klein trouvait ces confusions plus perturbantes qu’elle ne le laissait paraître. Dans son nouveau livre, Doppelganger, elle raconte sa compulsion à garder un œil sur les frasques de Wolf — d’abord par réflexe défensif, pour se blinder contre la volée de bois vert à venir, puis par une étrange curiosité. Elle s’est surprise à regarder les apparitions de Wolf dans Tucker Carlson Tonight, à écouter ses passages sur le podcast de Steve Bannon, fascinée par la vidéo frontale où Wolf expliquait Why Vaccine Passports Equal Slavery Forever, et à y chercher des indices. Que s’était-il passé avec Naomi Wolf ? Et que faisait à son propre sentiment d’identité cette confusion publique entre les deux — l’empiètement d’une Naomi sur l’autre ?

Cette histoire d’erreur sur la personne suffirait en soi à captiver et à instruire, autant comme étude psychologique que par ses explorations du double dans l’art et l’histoire, des effets désorientants des réseaux sociaux et du malaise qu’on éprouve à se regarder dans un miroir déformant. Mais le sujet central de Doppelganger s’avère une confusion bien plus complexe et lourde de conséquences : sa question directrice est de comprendre comment tant de gens ont, ces dernières années, rompu avec les affiliations politiques gauche-droite conventionnelles et une réalité partagée, pour basculer dans le « Monde-Miroir », un royaume de « personnes inquiétantes » et de « politiques inversées » où les faits sont arbitraires et où des individus se présentant encore comme libéraux peuvent faire cause commune avec complotistes et fascistes. L’histoire des deux Naomi dépasse la généreuse et vaste méditation sur le fait d’être pris pour quelqu’un d’autre ; elle constitue aussi le cadre d’un récit d’une acuité unique sur les recompositions politiques embrouillées issues de la pandémie.

Un doppelgänger est un double, quelqu’un qui ressemble tant à un autre qu’il pourrait facilement le remplacer, voire prendre sa vie. « L’idée que deux inconnus puissent être indiscernables l’un de l’autre touche à la précarité au cœur de l’identité », écrit Klein. Dans le roman de Philip Roth Opération Shylock, un double voyou se moque de la carrière de Roth, singe son mode de vie et parodie les thèmes de son œuvre, au point que plus rien de ce que dit ou fait le vrai Roth ne paraît authentique ni stablement signifiant. Dans le tableau de Dante Gabriel Rossetti How They Met Themselves, deux jeunes amants rencontrent leurs doubles dans une forêt sombre et ne peuvent supporter la vision de ces copies identiques : l’homme tire son épée, la femme s’évanouit.

Naomi Wolf ne ressemble pas vraiment à Naomi Klein, ni physiquement ni par sa personnalité, mais, à la distance d’une signature d’article ou d’un handle Twitter, elles étaient, pour de nombreux lecteurs, assez proches. Les deux Naomi, note Klein, sont autrices de « livres à thèses » qui ont débuté dans les années 1990 — Wolf avec The Beauty Myth en 1990, Klein avec No Logo en 1999 ; elles ont toutes deux « les cheveux bruns, parfois blondis à l’excès » ; elles sont juives. Leur prénom est « juste assez peu courant pour que la première Naomi dont quelqu’un a entendu parler s’imprime dans son esprit comme une sorte de Naomi universelle ».

Au début de leurs carrières, on les confondait moins. Chacune s’était taillé un territoire distinct — Wolf sur le féminisme, Klein sur l’exploitation par les grandes entreprises. Les problèmes ont commencé, estime Klein, vers 2007, lorsque Wolf s’est mise à écrire plus largement sur la politique, et qu’en surface elles ont semblé traiter de sujets similaires. Le livre de Wolf The End of America portait sur les institutions élitaires, comme La stratégie du choc de Klein, mais avec une approche et un ton très différents ; Klein a écrit sur le Green New Deal, et Wolf aussi, avec des « torsions » conspirationnistes en plus. Klein a enquêté sur « les dangers de la géo-ingénierie comme réponse à la crise climatique » au moment où Wolf « spéculait fiévreusement sur les réseaux sociaux au sujet d’ensemencements chimiques de nuages et d’empoisonnements massifs secrets ». Les écrits de Wolf pouvaient se lire comme une version miroir déformant du travail de Klein sur la concentration du pouvoir et ses ravages, recouverte d’un film de théories surchauffées et d’alertes pressantes. Distinguer ces deux modes suppose de voir la précision de l’une face à l’hyperbole de l’autre ; la rigueur des sources face aux bonds paniqués de la logique. On conçoit que ces deux versions se brouillent aisément dans l’esprit d’un lecteur occasionnel. Klein, résolument anti-complotiste, résume cela sans grandiloquence. Elle ne voit dans la convergence de ses thèmes et de ceux de l’Autre Naomi rien d’intentionnel : « Juste profondément malheureux. »

D’abord, Klein a tenté d’ignorer les confusions. Mais à mesure que la rhétorique de Wolf montait en 2021, Klein a prêté plus d’attention. Après la vidéo de Wolf Why Vaccine Passports Equal Slavery Forever, celle-ci agita la peur d’un « système de crédit social à la chinoise ». Elle apparut « sept fois sur Fox en moins de deux mois » et devint une invitée régulière du War Room de Steve Bannon, d’abord sur les vaccins, puis sur toute l’actualité politique. Elle milita pour les Five Freedoms (« Pas de passeport vaccinal, pas d’obligation de masque, pas d’état d’urgence, écoles 100 % ouvertes », et « liberté de commerce, de culte, de pétition »). Et même si Klein note que Wolf « a tendance à exagérer sa propre influence », elle a rallié un large public engagé et a « visiblement contribué à pousser des foules à descendre dans la rue contre une “tyrannie” presque entièrement hallucinée ».

Autant Klein voulait garder ses distances, autant elle s’est sentie entraînée dans « une quête pour comprendre quels messages, secrets et présages » l’apparition de son double lui envoyait. Le soir, elle s’est mise à regarder tout ce qu’elle pouvait trouver sur les doubles et doppelgängers, de Carl Jung à Ursula K. Le Guin, de Fiodor Dostoïevski à Jordan Peele. Et, bien sûr, elle a développé une implication psychique et intellectuelle intense dans la présence de Wolf sur Twitter. Certaines des scènes les plus savoureuses du livre sont des escarmouches domestiques familières autour de l’usage malsain des réseaux : quand Klein débarque dans la cuisine avec son portable, demandant penaude à son mari si elle peut « juste te lire ce tweet-là », ou quand elle jure de faire une pause « Wolf-watching » pendant des vacances familiales à l’Île-du-Prince-Édouard, pour finir à s’enfiler en cachette des épisodes de War Room dans sa voiture (« rechute totale dans le monde de mon double »). Elle développe un niveau d’obsession qui pourrait sonner comme du harcèlement s’il n’était pas si familier — en fait, la nature même, et tout le modèle économique, des réseaux sociaux.

Il était sans doute d’autant plus difficile de détourner le regard de l’Autre Naomi que le pic de confusion s’est produit en pleine isolation — une année de confinements et de distanciation, où des plateformes comme Twitter servaient de substitut chiche à une interaction plus riche et plus large. « Le Covid avait annulé tant de choses qui, des années durant, m’avaient dit qui j’étais dans le monde », écrit Klein.

Une tournée de livre prévue. Une série de conférences. Des endroits où des gens venaient me dire ce que mon travail signifiait pour eux et où j’apprenais d’eux des choses nouvelles. Je continuais à parler dans toutes sortes d’“événements virtuels”. … Après chaque événement, j’allais sur Twitter pour obtenir une quelconque confirmation que j’avais vraiment atteint d’autres humains. Et souvent je ne trouvais qu’elle : ses théories scandaleuses, la confusion, le retour de bâton, les plaisanteries grinçantes.
Le monde disparaissait, et moi aussi.

Klein avait ses propres analyses de la pandémie ; dans les premiers mois, elle a enquêté sur la manière dont Google et Amazon profitaient de la crise, « profitant des confinements pour pousser une liste de vœux de technologies “sans contact”, rapidement rebrandées “Covid-safe” ». Klein entrevoyait « une vision sinistre, dopée à l’IA, d’une société sans contact qui emploierait bien moins d’enseignants, de médecins, de chauffeurs », qui « refuserait les espèces et n’aurait qu’un squelette de transports publics ». Elle a pourtant vite vu « ces mêmes tendances reformulées de façon bien plus complotiste » par des figures allant jusqu’à suggérer « peut-être que les entreprises tech avaient tout planifié », ou que le virus n’était pas réel et que la pandémie était un canular élaboré. Elle a craint d’alimenter de telles thèses.

« Je ne parvenais pas à trouver comment continuer à parler de la manière dont les grandes firmes technologiques exploitaient la crise sans me faire happer par le moulin à complots », écrit-elle lucidement. Tout pouvait si facilement se renverser. « La vérité, c’est que j’ai reculé. »

On s’attendrait à ce qu’à ce stade Klein décide de se lever pour défendre vigoureusement son identité. Ou, comme l’a tweeté un consultant en stratégie numérique, que « Naomi Klein poursuive pour dilution de marque et atteinte à l’image ». Elle s’y refuse, notamment parce qu’elle s’oppose de longue date à l’idée que les individus se packagent et se vendent comme des produits ; No Logo était, rappelle-t-elle, « un traité contre la montée du lifestyle branding ». Et de toute façon, plus on se débat contre son doppelgänger — « Je vais réaffirmer que je suis propriétaire de mes idées, de mon identité, de mon nom ! » — plus on s’y trouve rivé, fusionné dans une lutte pour être le main character.

S’il y a une leçon à tirer, au moins sur le plan personnel, de ces « ennuis de double », c’est, conclut Klein, que « nous ne sommes pas aussi séparés les uns des autres qu’on le croit ». Le livre s’emploie sérieusement à étayer cette idée, Klein mêlant volontiers son histoire à celle de Wolf sur plus de 300 pages. Elle multiplie les gestes de reconnaissance, plutôt que le rejet. Elle crédite ce qu’il y a de bon chez Wolf — « une personne qui aimait clairement la langue, réfléchissait profondément à la vie intérieure des filles et des femmes, et avait une vision de leur libération » — et reconnaît même que le succès de Wolf dans les années 1990 — quand Klein, étudiante de 20 ans, l’avait interviewée pour le journal de la fac — a peut-être contribué à lui faire imaginer sa propre trajectoire d’écrivaine. Laquelle des deux, se demande-t-elle, est le double au juste ?

Le cas de Naomi Wolf, toutefois, est un problème en plusieurs volets. Plus déroutant que la confusion d’identité est de comprendre comment elle a pu proférer ce qu’elle a proféré, et s’allier à des figures comme Tucker Carlson, Steve Bannon et Donald Trump. Il y a bien sûr une trajectoire propre à Wolf l’ayant menée vers la marge complotiste, mais aussi une histoire plus large, celle de pans entiers de la population qui ont récemment emprunté des chemins similaires. Ce sont celles et ceux qui, grosso modo depuis cinq ans, ont « plongé ». « Presque tout le monde me parle de personnes qu’ils ont perdues “dans le terrier du lapin” », rapporte Klein : des parents, des frères et sœurs, des meilleurs amis, ainsi que des intellectuels et commentateurs autrefois fiables.

Des gens qui, autrefois, faisaient confiance aux mêmes institutions et défendaient des valeurs proches peuvent désormais diverger radicalement. Klein raconte l’expérience déroutante d’un porte-à-porte dans la circonscription où son mari se présentait en Colombie-Britannique. Elle est pleine d’espoir en voyant une maison avec panneaux solaires et voiture électrique. Rien ne se passe comme prévu. La femme qui ouvre a longtemps voté pour le NPD socialiste, mais s’en est détournée, convaincue que le parti a été « pris » par « les mondialistes », et refuse toute discussion. Ailleurs, une femme en leggings de yoga enchaîne sur « l’autonomie corporelle », la « citoyenneté souveraine » et son « système immunitaire robuste » — autant de raisons pour s’opposer aux vaccins. Quand le mari de Klein lui rappelle poliment les dangers encourus par les immunodéprimés dans des communautés non vaccinées, elle répond simplement : « Je pense que ces gens devraient mourir. »

Bien sûr, ces rencontres heurtent au niveau interpersonnel. « Des personnes familières » sont « devenues d’une certaine façon étrangères, nous laissant ce sentiment d’inquiétante étrangeté », observe Klein. Mais elles déjouent aussi les catégories politiques, semblant défier la grille gauche-droite classique. Une force du livre de Klein est la clarté avec laquelle elle retrace la composition des « coalitions de lits étranges » apparues depuis la pandémie, mêlant droite traditionnelle et dure complotiste, ainsi que « des sous-cultures de santé alternative habituellement associées à la gauche écologiste », des parents en colère contre les fermetures d’écoles (et toute une gamme d’autres sujets de guerre culturelle), et des petits patrons durement touchés par les confinements. Il ne s’agit pas d’un processus de conversion — d’anciens gens de gauche devenant de droite —, comme lorsque des membres de l’Ancienne Gauche ont contribué à fonder le néoconservatisme dans les années 1960-70. Des figures comme Wolf continuent de revendiquer le manteau du libéralisme et du féminisme tout en s’alliant à Bannon et Trump et en affirmant que ce sont leurs pairs qui ont trahi ces engagements ; elles présentent leur soi-disant « orphelinat politique » comme la preuve de leur intégrité.

Empruntant aux chercheurs William Callison et Quinn Slobodian, Klein qualifie ces nouvelles formations de « diagonalistes » — un terme décrivant des coalitions qui traversent de façon inattendue la ligne gauche-droite.

Les diagonalistes, écrivent Callison et Slobodian, tendent à contester les étiquettes gauche/droite (tout en arc-boutant généralement vers l’extrême droite), à exprimer une ambivalence voire un cynisme envers la politique parlementaire, et à mêler convictions holistes, voire spiritualité, à un discours obstiné sur les libertés individuelles. À l’extrême, ils partagent la conviction que tout pouvoir est conspiration.

L’incongruité de l’alliance est une pièce maîtresse du diagonalisme. C’est pourquoi, souligne Klein, Tucker Carlson dit à Wolf avec une autosatisfaction transparente : « Je n’aurais jamais pensé vous parler autrement qu’en débat. » Et pourquoi Wolf se plaît à confier à Bannon : « J’ai passé des années à vous prendre pour le diable, sans vouloir vous offenser. » Ces simagrées d’ouverture d’esprit laissent entendre qu’ils ont été rapprochés par l’intransigeance de leurs anciens camarades, unis par une cause plus urgente que ce que la politique mainstream veut bien admettre. Ils peuvent ainsi s’imaginer franchissant généreusement l’allée, par contraste avec une gauche obsédée par la cancel culture et les tests de pureté.

Malgré les cris de « que s’est-il passé avec Naomi Wolf ? », les forces qui l’ont conduite à cet alignement lugubre sont identifiables. Wolf avait essuyé une série d’humiliations publiques dans les années précédant la pandémie. Elle avait flirté avec des complots — les exécutions filmées de captifs occidentaux par l’État islamique seraient un canular ; le gouvernement américain aurait un plan pour diffuser Ebola afin de justifier des confinements tyranniques — sans succès durable. Elle avait commis des erreurs, exposées de façon dévastatrice — le pire étant lorsqu’un intervieweur de la BBC révéla qu’un pivot de son livre Outrages reposait sur une incompréhension d’archives judiciaires ; son éditeur pilonna l’ouvrage en 2019. Wolf avait perdu son public traditionnel ; le marché des livres d’idées respectable n’avait plus de place pour elle. L’exil lui a donné toutes les raisons de pousser plus loin dans l’univers complotiste, où son bannissement des médias libéraux devenait badge d’honneur, et la pandémie, venue, fut un jackpot. Wolf n’a pas « perdu la tête », souligne Klein ; de l’autre côté de l’humiliation, elle a rapidement trouvé une audience massive, accueillante — voire adoratrice.

Si un mélange d’accidents et d’ornières de carrière a fait de Wolf une diagonaliste, les forces qui ont forgé la coalition diagonaliste plus large sont plus lourdes. La pandémie est arrivée en 2020 sur fond de « toutes sortes d’urgences longtemps réprimées », de la crise climatique à l’explosion des inégalités, en passant par l’incarcération de masse et la nature de plus en plus extorsionnaire d’un système de santé privé et exsangue. À l’ère néolibérale, les individus sont sommés d’assumer seuls « chaque difficulté — de la pauvreté à la dette étudiante, de l’expulsion au sevrage ». Lorsque la pandémie a aggravé ces maux, construire de la solidarité et convaincre d’opter pour des solutions collectives fut un combat. Après une vie à s’entendre dire « débrouille-toi », « un sous-ensemble de la population » a doublé la mise sur l’individualisme. Rien d’étonnant, dès lors, qu’ils aient en substance dit : « Allez vous faire voir : on ne mettra pas de masque, on ne se vaccinera pas, on ne restera pas chez nous pour protéger des gens que nous avons déjà choisi de ne pas voir. » Ni qu’ils aient cherché des éditorialistes et dirigeants confortant leur vision.

Dans ce sous-ensemble, note Klein, les personnes travaillant au sens large dans le bien-être ou la forme avaient une place de choix : « coachs sportifs, profs de yoga, instructeurs CrossFit, masseurs, combattants MMA, chiropracteurs, consultantes en lactation, doulas, nutritionnistes, herboristes, coachs ménopause et certified juice therapists » avaient tendance à franchir le miroir. À l’instar de la femme en leggings souhaitant la mort des immunodéprimés, des acteurs du bien-être viraient en influenceurs anti-vaccins et anti-masques. La liste « Disinformation Dozen » du Center for Countering Digital Hate — les 12 personnes responsables de près des deux tiers des intox sur le Covid et les vaccins — incluait un chiropracteur, trois ostéopathes, et l’auteure du blog Health Nut News. (On peut aussi penser à la représentante Marjorie Taylor Greene, qui a parlé de « nazis du vaccin » et possédait autrefois une salle de CrossFit.)

Beaucoup d’acteurs du wellness ont été durement touchés par les confinements, leurs métiers reposant sur le contact. Mais, argue Klein, les postulats du bien-être ont aussi préparé le terrain d’un individualisme paranoïaque : le message néolibéral du bien-être — « les individus doivent prendre en main leur corps, principal site d’influence, de contrôle et d’avantage concurrentiel » ; « ceux qui ne le font pas méritent ce qui leur arrive » — s’avère « trop compatible avec des notions d’extrême droite de hiérarchies naturelles, de supériorité génétique et de personnes jetables ».

Un agrégat de ressentiments et de peurs ne suffit pas à cristalliser une formation politique. La droite a activement courtisé celles et ceux qui se sentaient furieux et abandonnés en 2020. Dans War Room, Bannon s’émerveillait de « toutes ces mères qui écoutent Naomi Wolf ». Il en fit une habituée de son émission, sentant, écrit Klein, le gain politique à capter « des mères de banlieue, majoritairement blanches, à cran — nerfs usés par des années d’école yo-yo et de salles de sport fermées… lassées d’être moquées en “Karen” par les libéraux ». Aussi grotesques que soient nombre des déclarations publiques de Wolf, son influence fut réelle. Pendant ce temps, les journalistes libéraux persuadés d’assister à un effondrement à chaque tweet de Wolf se sont peut-être trop concentrés sur sa honte — ou la nôtre, lecteurs autrefois admiratifs de The Beauty Myth — et pas assez sur les nouvelles amitiés qu’elle scellait.

Doppelganger aurait pu calquer tant d’histoires de doubles, d’identités volées et de jumeaux maléfiques, où l’enjeu est d’abord de démasquer l’imposteur ; une fois le double vaincu, l’ordre revient, tout va bien. Klein est claire : l’histoire n’est pas si simple. Même si l’on bannissait la désinformation, il resterait une litanie de crises sociales, politiques et environnementales largement laissées en friche par les gouvernements — loin d’un état d’équilibre. L’une des raisons majeures pour lesquelles les distorsions et esquives du Monde-Miroir séduisent tant de gens est que le niveau de santé politique de base aux États-Unis est très bas.

« Les histoires de double ne parlent jamais seulement d’eux, écrit Klein. Elles parlent toujours aussi de nous. » Elle interroge : de ce côté-ci du miroir, avons-nous fait assez pour proposer un plan cohérent face à ces crises, et rallier des personnes qui en subissent les effets ? « Ce plan paraît-il crédible, ancré dans l’action — ou n’est-ce que du blah, blah, blah ? » Car si des responsables libéraux posent volontiers en manif et professent leur engagement pour l’égalité, leur bilan est lourd de promesses non tenues : « employer les mots comme il faut, sans intention d’agir ». La droite, elle, a un plan, ou du moins une série d’appels à l’action qui, aussi hystériques et simplistes paraissent-ils, y ressemblent : « Le plan, c’est d’imposer les Five Freedoms et des lois “no mask” où que vous viviez. Le plan, c’est de débouler à la réunion de votre conseil scolaire, de traiter ses membres de nazis et de se faire élire à leur place… Le plan, c’est de vous faire envoyer de l’argent, de vous enrôler dans leurs guerres », résume Klein.

Un leitmotiv de War Room : « Action ! Action ! Action ! » Si nombre des charmes de Doppelganger tiennent à son acuité psychologique, le livre refuse la simple méditation sur la dualité ; la sortie du Monde-Miroir passe par des actes. Si des figures comme Bannon et Wolf vendent un individualisme auto-justificateur, la gauche doit rassembler et bâtir de la solidarité. Les tentatives d’action collective — « syndiquer nos lieux de travail, stopper des expulsions, libérer des prisonniers politiques, bâtir des alternatives au maintien de l’ordre, bloquer un pipeline, faire élire une candidature insurgée » — ne dissoudront pas les clivages profonds, mais elles les contrebalancent par « la reconnaissance d’intérêts partagés » et, parfois, l’ivresse d’une puissance commune.

Le véritable sujet de Doppelganger n’est pas une personne, mais — comme dans les visions amples des autres livres de Klein — un système qui fracture la société et dresse les gens les uns contre les autres. Ce cadrage est la manière la moins méchante et la moins narcissique possible d’aborder un livre sur la part de soi emportée dans la tourmente de la carrière d’autrui. Et pourtant il est difficile d’imaginer ce travail sans la figure singulière de Naomi Wolf en son centre : non seulement en raison de sa veine perverse pour l’invention et la réinvention, mais parce qu’on la voit ici à un moment de métamorphose désormais presque achevée, cruciale pour comprendre où va la politique qu’elle incarne. Elle n’est plus vraiment un reflet déformé des médias libéraux et de leurs valeurs et, à mesure que la configuration diagonaliste se solidifie, elle est de moins en moins le double de Naomi Klein ou de quiconque. Je serais surpris que l’on confonde encore les deux, à l’avenir.

Article signé Laura Mash initialement paru sur The New Republic.

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