Lire ces livres ne vous rendra pas meilleur

Un article de The Atlantic met en lumière une nouvelle génération d'auteurs porteurs de handicaps qui écrivent pour autre chose que de se faire plaindre.

Helen Keller ouvre son autobiographie de 1903 par un aveu : « C’est avec une sorte de crainte que je commence à écrire l’histoire de ma vie », confie l’autrice sourde et aveugle. Elle veut éviter de donner aux événements qui l’ont marquée une coloration de « fantaisie ». Comme tout mémorialiste, elle se heurte à la difficulté de restituer fidèlement le passé, mais elle savait sans doute aussi que les lecteurs attendaient une histoire édifiante : celle d’une jeune femme triomphant de l’adversité par la seule force de sa volonté.

C’est bien ainsi que The Story of My Life de Keller — l’un des tout premiers et plus influents récits autobiographiques du handicap — et nombre d’autres récits personnels depuis ont été présentés et vendus. Keller s’est ainsi forgé la réputation de « parangon de bonne humeur et d’ardeur au travail », écrit l’universitaire aveugle Georgina Kleege, qui grandit en exécrant cette icône handicapée. Mais elle a fini par avoir une révélation : « Il m’est venu à l’esprit, écrit Kleege à Keller dans Blind Rage, que je ne devais pas vous tenir responsable de l’usage que d’autres ont fait de votre histoire. »

Ecrire sur le handicap

Écrire sur le handicap est délicat, ne serait-ce que parce que la catégorie est vaste, un immense parapluie qui recouvre des réalités très disparates. Malgré cette diversité, les mémoires du handicap ont souvent été promus et lus avec des objectifs étroits : comme outils pédagogiques ou machines à susciter l’empathie. Les titres les plus visibles s’inscrivent généralement dans deux moules : des récits inspirants de dépassement (aux sous-titres saturés de mots comme vaincre, espoir, résilience), ou des appels militants à l’action (avec des termes comme lutte, validisme). En somme, des ouvrages censés rendre le handicap plus acceptable, plus lisible.

Cela change. Ces dernières années, une nouvelle génération de mémorialistes a transformé et fait évoluer le genre. Dans des livres novateurs comme The Country of the Blind d’Andrew Leland — enquête fouillée et documentée sur la déficience visuelle progressive — ou Easy Beauty de Chloé Cooper Jones — récit de voyage profondément philosophique sur le fait de vivre avec un handicap visible et parfois douloureux —, les lecteurs voient les auteurs penser à même la page : poser des questions, creuser des idées, sonder leur passé et explorer leur propre esprit.

En adoptant cette démarche exploratoire, les écrivains parviennent à mieux saisir l’expérience du handicap : ses nuances, ses contradictions, ses dons et ses fardeaux. Ces récits récents sont, en d’autres termes, des mémoires de l’ambivalence, où des narrateurs imparfaits ne « surmontent » pas leur handicap mais apprennent à coexister avec lui, fût-ce difficilement. De plus, ces livres traitent l’expérience handicapée comme digne d’étude et d’analyse, méritant le même soin que toute œuvre littéraire.

The Quiet Ear, de Raymond Antrobus

Cette instabilité de l’identité handicapée — et l’insuffisance des catégories censées définir les individus — est le sujet d’un nouvel ouvrage s’ajoutant à ce corpus, The Quiet Ear de Raymond Antrobus. Dans ce récit, le poète britannique raconte son enfance et sa construction d’une identité sourde, en démêlant la relation complexe qu’il entretient avec sa déficience auditive, à la fois partielle et invisible. S’il surmonte quelque chose, ce n’est pas tant les défis concrets de la surdité que la honte longtemps attachée à sa condition.

Antrobus ne fut diagnostiqué sourd qu’à 7 ans, quand sa mère acheta « un gros téléphone crème, extrêmement bruyant », dont il ne perçut pas les sonneries stridentes. Un test révéla alors les nuances de son audition : il « manquait » certains sons aigus — alarmes, sifflets, bouilloires, chants d’oiseaux, mais aussi les sons sh, ch, ba et th. Il pouvait passer pour entendant, au prix de simuler plus de compréhension qu’il n’en avait réellement. Cette imposture lui valut souvent des ennuis, coûtant adolescent une petite amie et un emploi. Équipé très tôt d’appareils auditifs, il détestait les porter et les évitait souvent.

Il retrace son attitude d’enfant face à la surdité en consultant ses anciens journaux intimes, témoins de son déni sous la pression du conformisme. Selon ces carnets, il craignait que ses appareils auditifs ne le « marquent » comme handicapé. Mais une note écrite à 11 ans invalide cette perception : « Je n’entends vraiment pas et personne ne semble s’adapter à mes besoins », écrivait-il, déplorant que « les gens croient que je simule ». Comme Leland et Jones, souvent bousculés et infantilisés par des inconnus, Antrobus montre combien les comportements et présupposés d’autrui menacent plus sa dignité que la surdité elle-même.

Choisir son camp

Il a longtemps vécu à la frontière entre les mondes sourd et entendant, sachant signer seulement un BSL « basique » avec ses pairs sourds, tout en peinant à suivre ses camarades entendants sans adaptation. Ce sentiment d’entre-deux s’étendait aussi à son identité raciale. Fils à la peau claire d’un père jamaïcain noir et d’une mère britannique blanche, il savait ce que « passer » signifiait à plusieurs égards. Incapable de se reconnaître pleinement ni sourd ni entendant, il n’avait « pas non plus de vision stable » de sa race : il percevait l’anxiété que son ambiguïté raciale suscitait chez les autres et adoptait la perception qui le protégeait — noir, blanc, peu importe. Les binarismes disponibles l’ont constamment trahi, mais il se sentait contraint de « choisir un camp ».

Écrire sur son handicap revient également à « choisir un camp ». Comme il l’observe, on risque alors de devenir objet de « pitié et de tokenisme ». Jeune poète, il évitait d’évoquer sa surdité « de peur d’être simplifié et catalogué ». Cette crainte hante beaucoup d’auteurs handicapés : le handicap n’est qu’une facette de l’identité, mais l’écrire publiquement semble la réduire à cela. Comme l’enfant Antrobus redoutait que ses appareils définissent son image, l’adulte savait qu’écrire sur la surdité risquait de « limiter son attrait potentiel auprès du grand public ».

Cette nouvelle génération d’auteurs handicapés ne cherche pas à plaire au « mainstream », même si leurs récits touchent inévitablement à la question universelle de ce que signifie être humain. Ils posent au contraire des questions difficiles, aux réponses complexes. Dans The Country of the Blind, Leland interroge ce que veut dire être un être sexué sans stimuli visuels, ou un père dont les capacités de protecteur sont limitées. Dans Easy Beauty, Jones se confronte à l’effet d’une vie entière de validisme intériorisé, craignant que ce cynisme ne se transmette à son fils. Antrobus, lui, examine avec sensibilité les défis et privilèges liés à un handicap souvent invisible.

Le handicap n'est pas un arc narratif

The Quiet Ear n’a pas la rigueur intellectuelle ni la prose ciselée de Leland et Jones, ni d’autres ouvrages comme I Live a Life Like Yours de Jan Grue ou Frida Kahlo and My Left Leg d’Emily Rapp Black. Mais la délicatesse avec laquelle Antrobus écrit sur son jeune moi blessé et sa construction identitaire sourde fait de ce livre une contribution notable au sous-genre.

Tous ces ouvrages, chacun à sa manière, sapent en silence les présupposés des lecteurs. Antrobus le fait dès l’ouverture de The Quiet Ear, lorsqu’un journaliste lui demande abruptement comment il peut parler s’il est sourd — une « question » qui « sonnait comme une accusation », écrit-il. Tout au long du récit, il conteste les visions convenues de la déficience auditive et insiste sur le fait que la surdité, comme tout handicap, est « une expérience plutôt qu’un traumatisme ».

Le handicap ne suit aucun arc narratif, n’a pas de signification inhérente, n’accorde aucun surcroît moral et frappe au hasard. Ce n’est sans doute pas l’histoire que certains lecteurs attendent ; ils en chercheront une plus nette. Le poète sourd-aveugle John Lee Clark plaisantait un jour qu’« abattre la carte Helen Keller » était un moyen d’attirer du public : « Je sais que certains lisent mon travail pour de “mauvaises” raisons, disait-il. Plutôt que de lutter contre cela, je fais avec, en espérant qu’ils en trouvent vite de meilleures. » À un moment de The Quiet Ear, Antrobus se tourne vers ses pairs écrivains et artistes handicapés et s’interroge : « Qui serions-nous si nous vivions dans un monde où nous nous comprenions d’abord nous-mêmes, plutôt que d’essayer de nous produire pour les autres ? » Nous ne pouvons pas contrôler le regard d’autrui, mais nous pouvons au moins apprendre à nous lire de près et avec attention.

Article traduit de l'anglais par la Rédaction.

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