La Fin des livres (au Washington Post)

Dans un article du New Yorker, la journaliste Becca Rothfeld, critique littéraire au Washington Post, évoque la suppression récente de sa rubrique Livres. Cet article s'inscrit dans un contexte tendu, après que la direction du Post a annoncé de manière brutale un vaste plan social et la disparition de nombreuses rubriques. On peut lire un résumé de la situation dans cet article du Monde, un autre article sur le départ du directeur général du Post, Will Lewis, ou directement sur le Washington Post.

En avril 2023, tout juste sorti d’un doctorat de philosophie, j’ai été recrutée comme critique de non-fiction dans la section Livres fraîchement relancée du Washington Post. Le choc a été immédiat. À l’université, où j’étudiais l’esthétique et la philosophie allemande, je croisais rarement des gens faisant autre chose ; ne serait-ce que frôler un latiniste ou tomber sur un cartésien égaré avait quelque chose de transgressif.

Le Post, en revanche, s’est révélé bien moins cloisonné que l’université. Dès mon premier jour, j’ai découvert que la section Livres était installée à côté de la rubrique Cuisine. Moi qui étais à peine capable de me faire des oeufs brouillés, j'avais là, juste à côté de moi, une femme expliquant patiemment au téléphone : « Inutile de préciser aux lecteurs quel type de blanc de poulet utiliser. Ils peuvent choisir du bio s’ils veulent. » Quelques jours plus tard, j’ai surpris une discussion animée sur le salage de l’eau des pâtes. J’ignorais jusque-là que ce sujet m’importait ; mais, à force d’écouter avec une curiosité un peu malsaine, j’ai fini par découvrir que oui — ou du moins que je me souciais du fait que d’autres s’en souciaient.

J’aime penser que certains lecteurs de ma défunte rubrique, Book World, ont fait un saut du même ordre. Peut-être ne s’attendaient-ils pas à tomber sur une critique littéraire en ouvrant le journal pour lire la dernière frasque de Donald Trump ou trouver le score d’un match des Capitals ; peut-être n’allaient-ils pas chercher la critique littéraire parce qu’ils ne savaient pas qu’ils l’aimaient, ou même qu’elle existait. Mais ils étaient abonnés à un quotidien généraliste : ils tombaient donc, à l’occasion, sur ses pages Livres — et, parfois, ils s’arrêtaient pour les lire.

Pendant les trois années où j’ai travaillé au Post, j’ai reçu des courriers de toutes sortes de personnes — médecins, enseignants, détenus, et, assez souvent, Ralph Nader (cél!bre avocat et candidat écologiste américain, NDLR)— à propos de critiques que j’avais écrites, allant du livre du sénateur Josh Hawley sur la masculinité aux lettres de Gustave Flaubert. Des lecteurs écrivaient depuis la banlieue de Washington comme depuis les Pays-Bas, depuis l’Arizona comme depuis New York. Ce qu’ils manifestaient était mieux que de l’intérêt, mieux même que la bibliophilie : cette capacité rare et précieuse à s’intéresser à ce qu’ils ne savaient pas encore les intéresser. Une disponibilité au changement.

Désormais, le Post ne fera plus place à l’avidité admirablement omnivore de ses meilleurs lecteurs. Les visiteurs de sa page d’accueil ne tomberont plus sur des critiques de livres imprévues, ni, à vrai dire, sur beaucoup d’articles consacrés aux arts. La semaine dernière, le journal a licencié près de la moitié des effectifs qui restaient après une précédente vague de suppressions de postes, sabrant ses rédactions locales et internationales, décimant la couverture sportive et culturelle, et supprimant Book World purement et simplement. Plus personne travaillant sur les livres n’est désormais employé par le journal, même si l’on m’assure que la rubrique Opinion (pressée l’an dernier de promouvoir les « libertés individuelles et le libre-marché », et le trumpisme avec eux) publiera à l’occasion quelque ersatz de critique. L’Associated Press a cessé de publier des critiques de livres à l’automne dernier ; la Times Book Review est la dernière section livres de journal encore autonome.

Il existe pourtant quantité d’endroits où lire sur la littérature, et beaucoup sont excellents : des revues anciennes et établies comme la London Review of Books ou la New York Review of Books ; des titres cultes comme Bookforum ; et des nouveaux venus irrévérencieux comme The Drift et The Point, que je dirige. Ces revues sont réjouissantes et, à leur manière, constamment surprenantes ; j’aime les lire, et j’ai aimé y écrire. Mais elles s’adressent à un public qui sait déjà qu’il se soucie de littérature. La section livres d’un quotidien joue un rôle tout autre : elle ne s’adresse pas aux aficionados, elle recrute de nouveaux adeptes.

À la différence de la revue littéraire spécialisée — et de sa cousine informelle, le blog littéraire —, le journal généraliste possède une rapacité presque noble, une ambition encyclopédique qui cherche à embrasser le monde entier. Le Times affirme s’efforcer de publier « toutes les informations dignes d’être imprimées », et les propres principes du Washington Post, rédigés par Eugene Meyer en 1935 lorsqu’il en devint l’éditeur, proclament qu’il « dira TOUTE la vérité dans la mesure où il pourra l’apprendre ». (Ils promettent aussi que « le journal sera prêt à sacrifier ses intérêts matériels si cela s’avère nécessaire pour le bien public », promesse que l’actuel propriétaire semble avoir oubliée, s’il l’a jamais connue.)

Que le Times et le Post soient toujours à la hauteur de ces standards, ou qu’un journal puisse l’être dans l'absolu, est une autre question. Mais il existe une différence essentielle entre l’idéal consistant à brasser large et celui de la niche, entre « TOUTE la vérité » et celle, biaisée et incomplète, que son algorithme lui sert, reflétant ses goûts existants dans une sinistre mise en abyme.

Un journal est — ou devrait être — l’exact opposé d’un algorithme : un bastion généraliste et éclairé à l’ère de l’hyper spécialisation et du marketing personnalisé. Il part du principe qu’il existe un ensemble de sujets qu’un lecteur instruit devrait connaître, ignorant même qu’il devrait les connaître. Peut-être préférerait-il faire défiler ses Reels quotidiens qu’Instagram lui propose en fonction de ceux qu’il a déjà regardés ; tant pis pour lui. Le maximalisme et la présomption quelque peu inflexible du journal, avec son dédale de rubriques, de colonnes et de chemins de traverse, constituent un reproche discret aux instincts les plus étriqués de son public. Sa mission n’est pas de flatter les goûts existants, mais de les bousculer — de produire un certain type de personne et, par là même, un certain type de public.

Il est vrai, bien sûr, que le public n’est qu’une fiction bien commode. Personne n’en a jamais vu à l’état sauvage. Certains lecteurs refusent d’en faire partie, s’obstinant à ne lire qu’une seule rubrique et à ignorer le reste. Mais même si aucun journal ne peut réussir pleinement à former le public qu’il imagine, il peut y parvenir plus ou moins — et Book World y est parvenu.

Les philistins ne cessent d’affirmer que personne ne lit la critique littéraire, mais les faits montrent que les éditeurs sous-estiment systématiquement la popularité des comptes rendus de livres. Lorsque le San Francisco Chronicle a supprimé sa section livres autonome en 2001, la rédaction a été submergée par un flot de courriers furieux. « Le nombre et la virulence des plaintes ont dépassé tout ce que nous avions connu lors d’autres changements dans le journal », confiait alors un rédacteur en chef au Salon. Si le directeur exécutif avait « anticipé une telle réaction à la suppression de la section autonome, il ne l’aurait pas fait ».

Book World s’était aussi constitué un lectorat fidèle. Bien que j’aie pris la précaution salutaire de ne jamais apprendre à consulter moi-même les données, mon rédacteur en chef m’a indiqué que le trafic avait augmenté en 2023 et 2024, alors même que la fréquentation des autres rubriques stagnait. Nos clics n’ont chuté qu’après la première New York Post-isation de la rubrique Opinion par Jeff Bezos, lorsqu’il a torpillé un éditorial soutenant la candidature présidentielle de Kamala Harris, provoquant la perte de centaines de milliers d’abonnés.

Mais prendre la défense de la critique littéraire en ces termes, c’est déjà trop concéder. La popularité n’est pas toujours un critère de mérite et, de toute façon, elle n’est pas figée. Ce sur quoi les gens cliquent — et ce qu’ils croient aimer — dépend largement de ce qui leur est proposé. Les publics se fabriquent et s’entretiennent ; ils ne se découvrent pas tout faits, comme des montagnes rocheuses. Supposer que nous ne puissions jamais désirer autre chose que la maigre pitance à laquelle nous nous sommes résignés relève d’une imagination étriquée. Il n’est pas anodin que, dans une déclaration lamentablement molle sur le carnage du plan social, le rédacteur en chef du Post, Matt Murray, ait parlé des abonnés non comme de « lecteurs », mais comme de « consommateurs ». Un consommateur est quelqu’un dont on cherche à satisfaire encore et encore les goûts préexistants ; un lecteur est quelqu’un que l’on espère changer, convaincre et surprendre.

Dans sa récitation robotique du week-end, Bezos a exposé sa logique — pour ce qu’elle vaut — afin de justifier les coupes. « Chaque jour, nos lecteurs nous donnent une feuille de route vers le succès », a-t-il déclaré. « Les données nous disent ce qui a de la valeur et où concentrer nos efforts. » La perspective d’un journal qui flatte ses lecteurs en leur régurgitant ce sur quoi ils cliquent déjà est bien connue et déprimante. Elle nous rappelle un autre produit phare de Bezos, un autre service qui a porté un coup désastreux aux livres. Sur Amazon, impossible de flâner dans les rayonnages mal agencés ou de fouiller dans des colonnes de livres empilés. Plus d’occasion de saisir un livre inconnu par pure curiosité. Chaque ouvrage recommandé par l’algorithme ressemble à un autre que vous avez acheté précédemment. De cette manière, on ne rencontre jamais que des variations de soi-même, à l’infini. C’est un monde où le client a toujours raison. Mais si l’on ne voulait pas être contredit, si l’on ne voulait pas être transformé ou contrarié de façon imprévisible, à quoi bon lire ?

Cet article de Becca Rothfeld a paru le 10 février 2026 dans le New Yorker, sous le titre "The Death of Book World".

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