Ben Lerner, poète américain, a publié cette étude sur le révolutionnaire russe et écrivain Victor Serge dans la New York Review of Books.
"Hier, les rochers gigantesques de Montserrat rougeoyant au loin… ; « il y a quatre jours, je regardais la grande lueur qui s’étendait dans le ciel nocturne au-dessus de Berlin… » ; « l’immense place déserte, baignée d’une étrange lueur d’aube d’un bleu extrêmement pâle… » ; « une grande lueur rouge montant des places tumultueuses… » ; « le Popocatépetl me fait penser au Kazbek ; la lueur rougeâtre là-bas sur les plaines, au pied des montagnes des vallées de Géorgie… » ; « le soir du verdict, le ciel au-dessus de la ville devint pourpre. Je marchai vers la lueur : toute l’usine San-Galli était en flammes… » ; « le ciel luisait de blanc jusqu’au lever du soleil, captant tous les regards… » ; « une lueur d’aquarelle rose miroite entre les lourds nuages et se répand sur la petite ville… » ; « une lueur sourde leur parvenait du ciel brumeux… » ; « il enfonça les mains dans ses poches et sortit seul, sous le ciel nocturne, noir avec une vague lueur pourpre. »
Même quand la lumière est inséparable de la violence — bombes, tumulte, verdicts — tout ce qui luit est précieux pour Victor Serge, source d’émerveillement, lueur d’une possibilité au-delà de la catastrophe du présent. Fuyant sur les toits de Petrograd en 1919, échangeant des coups de feu avec les Blancs anticommunistes, Serge « chérissait une vision inoubliable de la ville, vue à trois heures du matin dans toute sa pâleur magique ». Chez Serge, tant de choses luisent, vibrent. « Pas un grain de matière, écrit-il dans ses Cahiers, pas un fragment d’espace qui ne vibre et ne vive. »
La lumière du matin est lactée mais transparente. Un enchantement que l’on respire, qui pénètre par les yeux et chaque pore de la peau — et touche l’âme. Le cerveau vibre d’une joie d’être qui ne trouve pas ses mots.
Le matérialisme de Serge comporte un élément spirituel ; physique et métaphysique, fréquences et foi, s’interpénètrent : « Les étoiles vibrent, chant de l’éternité. » Ou bien « la salle, faite du velours bleu-or du théâtre impérial, vibre soudain de cette claire joie humaine, parce qu’un artiste souverain a chanté ». Ou, dans le poème qu’il écrivit la veille de sa mort, sans le sou au Mexique, s’adressant au modèle anonyme d’un artisan anonyme qui façonna une paire de mains en terre cuite :
Que vains sont les siècles de mort avant tes mains…
L’artiste, sans nom comme toi, les a surprises dans un mouvement de prise — qui sait si le geste vibre encore ou vient à peine de s’achever ?
Son dernier roman, Dernières époques (1946), récemment réédité, se termine par cette parenthèse : « (… mais rien n’est terminé.) »
Je commence par le Serge de l’infini, de la lumière, de la vibration, des âmes et des étoiles (« Les étoiles brillent d’un éclat surnaturel qui exalte le goût de vivre ») parce qu’on le décrit si souvent (à juste titre) comme le chroniqueur persécuté des temps les plus sombres, ou qu’on le suppose (à tort) simple idéologue, au point que beaucoup de gens de ma génération gémissent quand on évoque ses romans — quand ils en ont entendu parler — comme si l’on proposait une pénitence pour avoir pris plaisir à le lire. Mais Serge est aussi le lauréat de la lumière dans l’obscurité, écrivain sensible aux éclairs de beauté (même lorsqu’il fuit sur des toits) — non parce que ces moments fugitifs seraient hors politique (quoique hors de tout parti), mais parce qu’ils en sont le sol, le fondement de son sens infatigable du possible collectif : tout vit, tout vibre.
Il est aussi l’écrivain du possible trahi. L’un de ses grands thèmes est la manière dont la révolution devient totalitaire — et comment on peut rompre avec le totalitarisme sans devenir simplement réactionnaire, sans renier les énergies émancipatrices qui ont suscité l’effort de refaire le monde. L’expérience de Serge est extrême et historiquement située, mais si une version de ce problème se répétait par intervalles : comment et quand refuser la dérive vers la pensée de meute ou la malhonnêteté, vers la ligne du parti, quelle qu’elle soit ? Comment nommer le moment autoritaire au sein d’un mouvement libérateur, tout en refusant de désavouer la nécessité de la cause initiale ? Je ne prétends pas répondre, mais si vous en sentez la force, c’est un signe de l’actualité de Serge.
Sa biographie est si remarquable — « J’ai subi un peu plus de dix ans de captivités de diverses sortes, agité dans sept pays, et écrit vingt livres » — qu’il faut en esquisser les traits, même si je suggère qu’on mette un peu de distance entre l’auteur et sa fiction.
Il naît Victor Lvovitch Kibalchich de parents antitsaristes en exil à Bruxelles en 1890 (il était apparenté au chimiste Kibalchich qui fabriqua la bombe ayant tué Alexandre II). Sa famille est assez pauvre pour que le cadet meure de malnutrition à neuf ans. (« Je lui posais de la glace sur le front, je lui racontais des histoires… ses yeux brillaient et s’éteignaient en même temps. ») Vivant en partie de pain trempé dans le café, Serge lit Kropotkine dès l’adolescence ; en 1909, le jeune anarchiste quitte la Belgique pour Paris, où il est marginalement mêlé à la bande à Bonnot (anarchistes, végétariens, abstèmes, braqueurs de banque à qui l’on crédite l’invention de la fuite motorisée). Arrêté, on lui promet la liberté s’il dénonce ; il refuse et écope de cinq ans — première d’une série d’incarcérations éprouvantes, qui deviendra la matière de son premier roman, Les Hommes dans la prison (1930).
Expulsé vers l’Espagne à sa sortie, il participe aux soulèvements anarcho-syndicalistes de 1917 à Barcelone (et commence à écrire sous le nom de Victor Serge ; ses écrits majeurs sont en français). Puis, « attendue si ardemment que nous en vînmes à douter d’y croire encore, la Révolution apparut ». Serge tente de gagner la Russie via la France mais, pour violation d’arrêt d’expulsion, il est détenu plus d’un an dans un camp de concentration français ; tandis qu’il étudie Marx, un quart des internés meurent de la grippe espagnole. Il est finalement expédié, dans un échange de prisonniers, à Petrograd en 1919, lieu d’espérance révolutionnaire et aussi « métropole du Froid, de la Faim, de la Haine et de l’Endurance ». (Voir, outre ses Mémoires d’un révolutionnaire de 1951 — que je vais tâcher de cesser de citer —, L’An I de la Révolution russe, publié en 1930.)
Il épouse Liouba Roussakova, ancienne sténographe de Lénine, qui donne naissance à leur fils, Vlady, en 1920, puis à leur fille, Jeannine, en 1935.
Il rejoint les bolcheviks, travaille pour le Komintern, combat pendant le siège de Petrograd, et est envoyé à Berlin soutenir la révolution allemande de 1923 (séjour qui donnera Témoin de la Révolution allemande, publié en français en 1990). Après un passage à Vienne et après la mort de Lénine, Serge revient en URSS soutenir l’Opposition de gauche de Trotski. Pour ses critiques publiques de Staline, il est arrêté et exclu du parti en 1928. Relâché, il vit en « semi-captivité » à Leningrad, où il achève trois romans — Les Hommes dans la prison, Naissance de notre force (1931) et Ville conquise (1932) — « une trilogie informelle, écrit Richard Greeman (infatigable sergien, traducteur et passeur), qui chronique les douleurs de l’enfantement de la révolution ».
Peu après la parution en France de Ville conquise, Serge est de nouveau arrêté et subit des mois d’interrogatoires brutaux. Il refuse d’avouer quoi que ce soit et, en 1933, est déporté à l’intérieur, avec Vlady, à Orenbourg, dans l’Oural, où ils frôlent la famine ; Liouba, dont la santé mentale s’effondre, reste surtout à Leningrad. (Mais — encore les Mémoires — « nous trouvions que la lumière du ciel y était riche et limpide comme nulle part ailleurs, et c’était vrai. »)
À la suite de protestations internationales — ses écrits sont connus en France ; parmi ses soutiens, Romain Rolland et André Gide —, Serge est autorisé à quitter l’URSS en 1936, quatre mois avant les premiers procès de Moscou. Il passe les quatre années suivantes surtout à Paris, documentant — malgré une grande misère, malgré ce que Greeman appelle la « campagne de calomnies des communistes qui lui ferme effectivement les grands médias » — la terreur soviétique croissante (et les doubles jeux des staliniens en Espagne et ailleurs). Il écrit sans relâche : De Lénine à Staline (1937) ; Destin d’une révolution (1937) ; Portrait de Staline (1940). Puis, revenant à la fiction, il compose S’il est minuit dans le siècle, roman nourri de son expérience à Orenbourg, portrait d’un groupe de bolcheviks aux prises avec la corruption stalinienne de la révolution ; publié chez Grasset en 1939, il frôle le Goncourt, aussi près que Serge s’approchera jamais d’un succès littéraire.
Mais la Wehrmacht approche de Paris. Ses livres sont saisis, et il fuit à Marseille en 1940, où il passe une année désespérée à chercher des papiers, menacé à la fois par la Gestapo et le NKVD. (Cette année nourrira Dernières époques.) Il s’échappe finalement avec Vlady vers le Mexique sur un cargo dont les autres passagers incluent André Breton, Anna Seghers et Claude Lévi-Strauss. (Liouba est alors en hôpital psychiatrique dans le Sud de la France ; Serge est désormais marié à Laurette Séjourné, qui amène Jeannine au Mexique en 1942.) Au Mexique, Serge compose — tout en « découvrant les monuments précolombiens, fréquentant des surréalistes réfugiés, esquivant des tueurs staliniens », comme l’a écrit récemment J. Hoberman dans le New York Times — ses inoubliables Mémoires et trois romans : Les Années sans pardon (1971), L’Affaire du camarade Toulaïev (1948) et Dernières époques. Seul ce dernier (tentative d’écrire un roman populaire) paraîtra de son vivant ; les trois autres — à mes yeux ses trois grands livres — furent « écrits pour le tiroir ».
« Un jour de novembre 1947, écrit Vlady Serge,
mon père apporta un poème chez moi à Mexico. Ne me trouvant pas, il partit marcher au centre. Du grand bureau de poste, il m’envoya le poème. Peu après, il mourut dans un taxi… Quelques jours plus tard, je reçus son poème : “Les Mains”.
L’artiste sans nom comme toi les a surprises dans un mouvement de prise
dont on ne sait s’il vibre encore… »
Serge est de ces écrivains célèbres pour être méconnus, largement connus pour être négligés. L’essai de Susan Sontag (2004), « Unextinguished (The Case for Victor Serge) », tente avec minutie d’expliquer « l’obscurité qui entoure l’un des héros éthiques et littéraires les plus saisissants du XXe siècle », mais une part de la réponse est là (comme Sontag le sait) : dans la proximité du moral et du littéraire, dans tout ce discours de l’héroïsme. Si l’on vous présente l’image de Saint Serge et que vous vous attendez à des livres qui seraient surtout de longs martyrologes révolutionnaires, des catalogues implacables de la terreur, la lecture risque de rester ce que vous avez toujours eu l’intention de faire. Et la réputation de Serge comme diseur de vérité désintéressé, floué et incorruptible peut faire croire que l’art est secondaire : pourquoi lire la fiction d’un diseur de vérité, surtout quand il a tant écrit de non-fiction ? (Et le simple nombre de livres intimide : faut-il les vingt ?) Je connais au moins une historienne professionnelle de la gauche internationale qui dit avoir « sauté » la fiction.
Sa réception a aussi souffert de son cosmopolitisme : parlant cinq langues, il est, comme l’écrit Sontag, « un écrivain russe qui écrit en français », ce qui « fait que Serge reste absent, même en note, des histoires de la littérature moderne française comme russe ». Un Dostoïevski de la révolution et de la réaction écrivant dans la mauvaise langue. Son internationalisme a, selon Greeman, empêché sa « domestication » universitaire, où les départements sont découpés en littératures nationales ; comme Serge lui-même, ses livres sont sans patrie.
S’y ajoute le fait que ses écrits furent ignorés ou censurés de son vivant, et dans les décennies après sa mort, parce que personne à gauche n’avait envie d’entendre des critiques de l’URSS ou de Staline ; on le traita avec indifférence ou mépris par fidélité à la conviction, pour citer Sontag, « que critiquer l’Union soviétique, c’était apporter aide et réconfort aux fascistes et bellicistes ». En même temps, révolutionnaire professionnel irréductible qui avait « agité dans sept pays », il était bien trop radical pour être embrassé par quiconque n’était pas de gauche. (Ce que je ne comprends pas, dans l’essai brillamment typique de Sontag, c’est sa facilité à qualifier Serge d’« anticommuniste », ce qui me semble confondre communisme et stalinisme — confusion que Serge précisément, au péril de sa vie, refusa. Si le bolchevisme contenait les germes du stalinisme, Serge pensait qu’il « contenait d’autres germes, d’autres évolutions possibles ».)
De fait, les personnages de ses romans prennent très au sérieux l’idée que critiquer l’URSS, c’est conforter l’ennemi. Le discours héroïsant sur Serge peut nous aveugler sur l’ambivalence de sa fiction, notamment dans ses deux grands romans, L’Affaire du camarade Toulaïev et Les Années sans pardon. Toulaïev décrit les retombées d’un meurtre plus ou moins aléatoire : un jeune homme qui a, presque par hasard, mis la main sur un pistolet abat impulsivement un haut responsable communiste dans une rue sombre. S’enclenche une enquête tentaculaire qui englue un réseau de suspects sans rapport avec le crime, permettant à Serge de peindre les appareils de la terreur soviétique dans toute leur absurdité meurtrière, répressive, inquisitoriale.
Mais l’un des aspects les plus troublants et fascinants du livre est le nombre de vieux bolcheviks sincères — accusés d’un crime qu’ils n’ont pas commis — qui hésitent pourtant à confesser ou à accepter leur perte. N’est-ce pas un sacrifice de plus exigé par la révolution ? Ne vaut-il pas mieux mourir pour la bonne cause pour de mauvaises raisons que de donner des munitions aux ennemis internationaux ? « Ils se persuadent qu’il vaut mieux mourir déshonorés, assassinés par le Chef, que le dénoncer à la bourgeoisie internationale », déplore Dora, l’épouse de Kiril Roublev, de ces bolcheviks de la première heure qui sait sa purge imminente. « Il faillit crier, tel un homme broyé dans un accident : “Et là-dessus, ils ont raison.” »
Dans la première partie des Années sans pardon, un révolutionnaire chevronné nommé D, écœuré par les vagues de répression, démissionne du parti et doit fuir pour sa vie dans le Paris d’avant-guerre. (Au passage : les livres de Serge offrent quantité de frissons noir ; c’est mesquin de le dire vu les sujets, mais cela participe de leur vitalité.) Une fois encore, ce n’est pas seulement le courage de D qui frappe, mais son incertitude, son chagrin devant ce qu’il perd s’il rompt :
La conviction que nous restons — si misérables soyons-nous — les plus clairvoyants, les plus humains sous notre cuirasse d’inhumanité scientifique, et pour cela les plus menacés, les plus confiants dans l’avenir du monde — et détraqués par le soupçon ! Ah ! tout cela s’écroulant, que me restera-t-il, que restera-t-il de moi ? Ce presque vieil homme, si sagement rationnel, bringuebalé par un taxi malade à travers un paysage sans objet… Ne vaudrait-il pas mieux rentrer ? « Abattez-moi, camarades, comme vous avez abattu les autres ! » Au moins une telle fin suivrait la logique de l’Histoire (puisque nous avons offert nos vies à l’Histoire…).
D rompt avec le parti « détraqué par le soupçon ». Mais être coupé de l’expérience soviétique — même dans sa forme en faillite et de plus en plus meurtrière —, c’est, pour D comme pour beaucoup chez Serge, être coupé de cette force vitale, de cette lueur, de cet éros collectif. (Que la perte soit en partie érotique se lit dans la formule qui lui vient peu après : « Vivre pour soi seul est stérile — comme la masturbation. ») La lumière et la vibration chez Serge ne sont donc ni mièvres ni pure sentimentalité lyrique ; elles peuvent inspirer l’altruisme comme justifier l’autodestruction ou celle d’autrui. Sa fiction ne se contente pas de célébrer des individus héroïques disant la vérité au pouvoir ; elle dépeint des gens pour qui l’individu héroïque est une notion bourgeoise, sèche et méprisable. Ses révolutionnaires désabusés doivent choisir entre des modes de trahison : trahir la révolution par la complicité avec les purges, ou la trahir en rompant avec le parti, s’alignant ainsi sur ses ennemis, et perdant par là le sens d’une vie signifiante.
Il est rare qu’un romancier envisage sérieusement — fût-ce pour la rejeter — une vision du monde qui justifierait sa propre destruction (et celle de millions d’autres) : la thèse selon laquelle les questions de culpabilité ou d’innocence individuelles sont hors de propos au regard de la « logique de l’Histoire ». (« Et c’était une vieille erreur de l’individualisme bourgeois que de chercher la vérité au nom de la conscience, d’une conscience, ma conscience. Nous disons : au diable mon moi, au diable le soi, au diable la vérité, si le Parti peut être fort ! ») Et tout comme ses romans disputent la valeur de l’innocence individuelle, ils refusent une distribution facile de la culpabilité.
La troisième partie des Années sans pardon se déroule dans l’enfer berlinois des derniers jours de la guerre. Fait remarquable — pour n’importe quel romancier de l’époque, a fortiori avec son expérience —, Serge y dépeint, selon Greeman, « la défaite de l’Allemagne du point de vue de petits bourgeois ordinaires vus principalement comme victimes ». (Qu’il ait représenté le bombardement allié et ses coûts était assurément exceptionnel alors.)
Dans une scène mémorable, un convoi américain arrive dans la ville en ruine. Un journaliste accompagne les troupes. Il veut interroger un civil et choisit, parmi les habitants hébétés rassemblés autour de la jeep, Herr Schiff, qu’il prend pour un « Allemand âgé moyen, ancien officier et fonctionnaire à en juger par l’allure ». Schiff est un instituteur semi-sénile qui soigne ses lilas pendant que le monde brûle ; nous l’avons entendu déblatérer sur la race aryenne en classe, où il pontifie aussi sur
le feu souterrain, les tremblements de terre, l’engloutissement de continents entiers : par exemple l’Atlantide, mentionnée par le divin Platon, la Laurentie septentrionale, le Gondwana au sud-est… La terre regorgeait de continents perdus.
Il soupçonne un élève d’être un Juif caché par des catholiques mais n’agit pas. Le cocktail de mythologies qui fait son prétendu savoir en fait un personnage surtout pathétique ; sa Weltanschauung est totalement déconnectée du monde.
Le journaliste commence par lui demander ce qu’il pense des Américains, et obtient une réponse typiquement schiffienne :
Une question didactique ne pouvait jamais prendre le professeur au dépourvu : il se les posait sans cesse à lui-même, y répondant par de longs monologues sur l’eugénisme, le monde conçu comme représentation, le génie de la race, ou les erreurs politiques de Jules César et de Guillaume II.
Puis : « Vous sentez-vous coupables ? »
S’il est une émotion qu’Herr Schiff n’avait jamais éprouvée (du moins depuis ses crises religieuses adolescentes) en un demi-siècle de service diligent, c’est la culpabilité. Il est sain de vivre dans l’accomplissement minutieux du devoir. Le maître pencha obligeamment la tête. « Pardon ? Je n’ai pas bien… ? »
« Coupables de la guerre ? »
Le regard de Schiff balaya l’horizon de la ville brisée, jonché des mortes colombes de l’humiliation. Les grandes généralisations existaient pour lui sur un autre plan que la réalité quotidienne. La Seconde Guerre mondiale figurait déjà pour lui comme une grande tragédie historique — quasi mythologique — que ni Mommsen, ni Hans Delbrück, ni Gobineau, ni Houston Stewart Chamberlain, ni Oswald Spengler, ni Mein Kampf ne pouvaient entièrement élucider… Les fils s’étaient immolés sur l’autel de dieux aveugles. Une guerre nouvelle, impie, indigne de la noblesse humaine, avait commencé avec la destruction de l’Altstadt ; et c’est cette guerre seule qui existait réellement.
« Coupables ? » dit Herr Schiff d’un ton de silex, avec l’air d’un dindon livide. « Coupables de ça ? » (Et il dodelina vers la dévastation autour.)
« Non, répondit le reporter, patient sans bien saisir, coupables de la guerre. »
« Et vous, répliqua Schiff, vous vous sentez coupables de ceci ?… »
« Mon cher Professeur, reprit le journaliste, forcé à une politesse agressive, c’est vous qui avez déclenché cette guerre… Vous avez bombardé Coventry. »
« Moi ? » fit Schiff, franchement stupéfait. « Moi ? »
Je ne vois pas en Schiff d’abord une victime ; il est loin d’être innocent dans son « service diligent » et sans esprit à la Patrie, et je ne partage pas l’assurance de Greeman lisant ici une simple « satire du cliché de la responsabilité collective allemande ». Cela dit, le désir américain de ramener la guerre totale à de propres questions de culpabilité individuelle est pris en défaut ; Serge nous fait sentir l’incommensurabilité de ce « moi » — de tout « moi », mais surtout celui d’un instituteur — avec les forces historiques en jeu.
L’ambivalence simultanée de Serge sur le statut de l’individu et son investissement empathique dans des individus (et son œil aigu pour le particulier) fournissent la tension constitutive de sa meilleure fiction. « Il n’a jamais vu personne comme un agent anonyme des forces historiques », écrivait John Berger en 1968. « Il était méthodologiquement impossible qu’un stéréotype surgisse dans l’écriture de Serge », et pourtant, dit Serge :
« Les existences individuelles ne m’intéressaient — surtout pas la mienne — qu’en vertu du grand ensemble de la vie dont les particules, plus ou moins douées de conscience, sont tout ce que nous sommes jamais. »
(Ces particules, ces grains de matière, vibrent.) Une part de cette tension est inhérente au roman : nous louons le romancier pour sa capacité à singulariser, à rendre la contingence vive, mais tout personnage est pris dans la question de l’exemplarité — que dit-on du genre, de la race, de la classe, de l’époque par cette figure singulière ? Chez Serge, étant donné ses sujets et circonstances, cette traction entre individuation et abstraction est chargée d’une intensité spécifique.
La signature formelle la plus visible de cette tension est son expérimentation avec des protagonistes choraux ou collectifs. Il n’y a jamais un seul « héros » dans ses livres. Dans Naissance de notre force, par exemple, Serge déploie largement un « nous » narratif. Le livre commence en Espagne, décrivant la lutte perdue des gauchistes pour prendre Barcelone en 1917 ; puis bascule à Petrograd, où les Rouges réussissent à tenir contre les Blancs. Serge — il écrit en « semi-captivité » à Leningrad, après son exclusion — ne se contente pas d’opposer défaite espagnole et victoire russe : il décrit, comme le dit Greeman, la « victoire dans la défaite » et la « défaite dans la victoire » — comment les possibles collectifs vivants dans la première lutte manquée sont trahis par la dérive des Rouges vers la terreur.
Le « nous » y est central mais instable : des pans en je ; de nombreux personnages nommés au il. C’est la façon dont les points de vue s’agrègent en « nous » puis se séparent qui importe (et qu’un extrait bref trahirait). Si Naissance reste plus subtil que je ne le dis (et que son titre), je trouve plus fascinantes les versions moins programmatiques de l’expérience, comme lorsque D prend un instant la main au début des Années sans pardon, racontant à la première personne une hallucination de blessure en Chine, avant que le récit ne repasse au il. (Serge excelle à utiliser le je pour dramatiser sa dissolution — D délire, proche de la mort, souvenant en lambeaux de sa vie et de ses amours : « Valentine était là chaque fois que je la voulais, nous étions soudés impossible en une vibration unique et joyeuse. »)
Le « nous » des débuts sonne comme une déclaration, une œuvre infléchie par une idée préalable — l’aspiration d’un sujet collectif prolétarien ; les expériences ultérieures de voix et de focalisation sont moins assurées, plus en quête, comme si Serge les découvrait en écrivant. (Elles manquent largement à Dernières époques, roman d’un Paris à la veille de sa chute, le seul livre qu’il écrivit avec l’espoir explicite d’un large public et de soulager sa misère, et le seul publié en anglais de son vivant. Dernières époques évite toujours un héros unique, mais la narration omnisciente est stable, balzacienne ; on peut y admirer et discuter bien des choses, mais j’y ai surtout ressenti la perte de la tension qui anime ses œuvres formellement plus inquiètes.)
Cette tension entre l’individuel et le collectif vaut pour les choix de point de vue (et le refus d’un héros), mais travaille plusieurs niveaux. Regardez comme le problème se voit sur les visages, surtout dans Les Années sans pardon. (Que cela paraisse trivial, au cœur d’œuvres sur des bouleversements d'époques, fait partie du propos : je veux suggérer que le problème est si profond chez Serge qu’on le trouve à toutes les échelles.)
Le roman a quatre volets : Paris ; Leningrad (assiégée) ; Berlin ; le Mexique où D a fui. Le seul personnage des quatre est Daria, autre agente du Komintern, qui connaît D depuis les premières années d’agitation et refuse d’abord de fuir avec lui, repartant en Russie combattre pour Leningrad (elle est derrière les lignes allemandes en partie III ; en IV, elle retrouve D au Mexique). « Tous les visages s’illuminent dans un seul », pense Daria à propos du soldat devenu son amant, « et pourtant le sien paraissait incomparable, son rayonnement éclairant des âmes sans nombre. » « Le visage mettait en branle la totalité de la vie, interne et externe simultanément. » Ou encore :
« Son nez traçait une ligne droite au milieu du visage et sa bouche en entaille une ligne horizontale dessous, comme si la nature expérimentait un schéma ; mais le projet de la nature avait été déjoué par de grands yeux profondément enchâssés, semblables à ceux des saints voyants des antiques icônes… L’âme l’emporte sur le schéma. »
C’est comme si suprématisme et icône antique rivalisaient dans le visage, de même que Serge combine souvent tendances modernistes et réalistes — mélangeant flux de conscience et fragmentation avec des passages qui sonnent davantage comme Tolstoï ou Balzac. Toulaïev et Les Années sans pardon me semblent ses sommets précisément parce que ces combinaisons restent inquiètes, parce que les problèmes formels sont chargés des questions de conscience et d’engagement qui le travaillent. Je « vois » moins l’amant de Daria à travers ces descriptions que je n’observe Daria — c’est-à-dire Serge — expérimentant comment rendre visible le « grand ensemble », le faire luire, dans les « existences individuelles » sans verser dans l’abstraction sans âme.
Serge, bien sûr, ne résout pas le problème de l’art : honorer et dépasser l’individu, voir la face particulière et les prétendues masses sans visage, aller au-delà du visible sans épouser ce qu’il voyait comme l’interchangeabilité sans âme de l’abstraction. Il ne le résout pas, mais l’active puissamment dans ses meilleurs romans, à la fois par les histoires et les stratégies narratives. Dans l’étrange fragment poétique qui sert d’épigraphe à la quatrième partie des Années sans pardon, la capacité de l’art à préserver les visages humains du passé offre comme une espérance parmi les ruines :
Tant de masques funéraires
gisent préservés dans la terre
que rien n’est encore perdu.
Quand ses amis l’enterrent au Mexique en 1947, on les oblige à déclarer une nationalité. Ils inscrivent « République espagnole », pays qui n’existe pas. Tentation de voir en Serge un émissaire d’un pays contrefactuel, qui aurait pu éclore de l’une de ces « autres semences » de 1917 : aurait-il pu exister une littérature soviétique luttant ouvertement et expérimentalement avec les questions de l’un et du multiple, d’un point de vue humain et radicalement de gauche ? La question en ouvre mille, mais les livres restés dans l'oubli qu’il écrivit continuent de la poser.
Pour certains lecteurs, la fiction restera secondaire — passe-temps quand l’action politique lui était interdite. D’aucuns traiteront ses romans surtout comme témoignages (mais la non-fiction abonde), ou les ratisseront pour étayer une thèse sur ce que Serge pensait et quand. D’autres laisseront sa réputation d’« héroïsme éthique » (si méritée soit-elle) aveugler leur lecture des complexités de sa fiction, qui implique — comme toute littérature ambitieuse — ambiguïté, ambivalence, contradiction. Quelle que soit la part de vérité de ces points de vue, ils laissent peu de place aux plaisirs et provocations des romans pour eux-mêmes — romans où apparaissent la lumière et la légèreté aux endroits inattendus, comme lorsque de vieux bolcheviks réunis en secret, dans les bois, pour discuter de la dégénérescence du parti et de leur destruction imminente, concluent par une bataille de boules de neige :
« Kiril, soudain délesté du fardeau de ses ans, bondit en arrière, leva le bras — et la boule dure qu’il venait de finir atteignit un Philippov stupéfait en plein torse. “Défends-toi, j’attaque”, cria gaiement Kiril et, les yeux rieurs, la barbe de travers, il ramassait à pleines mains la neige. “Fils de cuistot de marine”, hurla Philippov, transfiguré. Et ils se mirent à se battre comme deux écoliers. Ils sautaient, riaient, s’enfonçaient jusqu’à la taille, se cachaient derrière les arbres pour fabriquer leurs munitions et viser avant de lancer. Quelque chose de l’agilité de leur enfance leur revenait, ils poussaient de joyeux “hou”, mettaient l’avant-bras en écran, haletaient. Wladek resta planté, fabriquant méthodiquement des boules pour prendre Roublev de flanc, riant jusqu’aux larmes, l’accablant d’invectives : “Prends ça, théoricien, moraliste, va au diable”, sans jamais l’atteindre… »
Adam Hochschild cite ce passage de Toulaïev pour montrer que Serge « ne laisse jamais son intense engagement politique l’aveugler au comique et au paradoxe de la vie, à sa sensualité et à sa beauté ». Juste, mais ce que je soutiens est que, dans les romans, questions d’engagement et questions de sensualité sont indissociables. Serge n’était pas un dévot de l’Histoire s’arrêtant pour humer les fleurs : la question de savoir comment les particuliers sensuels vibrent avec le « grand ensemble de la vie », comment on éprouve ce dernier « par vertu » des premiers, est une question politique centrale. Quand ses personnages mesurent combien la vie après le parti, même « détraqué par le soupçon », pourrait être « stérile — comme la masturbation », quel est le rapport entre sensualité, engagement et aveuglement ?
Et quand Serge décrit la tentative de voir à la fois les individus dans leur particularité et, à travers eux, l’« âme » transpersonnelle, le rapport du sensible et du politique est posé mais non tranché. (Qui va chercher des réponses dans l’art ?) Même la bataille de neige me semble plus — et plus inquiétante — qu’un simple éclair de joie de vivre parmi des condamnés, bien que ce soit aussi cela. Ces vieux hommes goûtent-ils un instant hors destin, hors politique, enraciné dans la nature, ou renouvellent-ils en jeu un esprit guerrier qui leur donnera le courage d’accepter la mort en sacrifices du parti ? La morale me reste obscure (prenez ça, les moralistes), et c’est aussi pourquoi la scène demeure si vive.
Article de Ben Lerner paru initialement dans la New York Review of Books, le 19 janvier 2023.