Depuis l'assassinat de Charlie Kirk, le commentariat est en feu. J'ai picoré pour vous quelques compléments instructifs aux textes d'Emma Becker et de Peggy Sastre parus respectivement sur Figaro Vox et Le Point, au sujet de ce goût immodéré du débat qu'ont les idéalistes libéraux.
Le 11 septembre, dans une pleine page du Figaro Vox titrée J'aimais beaucoup Charlie Kirk, Emma Becker a exprimé toute son admiration pour le polémiste conservateur, que je crois inutile de présenter. L'autrice du Mal joli écrit notamment : "J’aimais beaucoup Charlie Kirk parce qu’il était exactement le contraire de l’intolérance". Ou encore :
"Kirk était sarcastique, mais jamais méchant ; féroce, mais pas injuste ; attaché à ses opinions, mais toujours prêt à les remettre en cause, si les arguments en face s’y prêtaient".
Ou encore :
"ceux qui détestaient Charlie Kirk et les valeurs qu’il portait ont perdu (...) un contradicteur contre lequel aiguiser leurs arguments et leur esprit critique. S’ils s’en réjouissent, c’est parce qu’ils n’ont rien compris, et la chute nous fera tout drôle à tous."
Chute de quoi, on ne sait pas trop, mais peu importe. De son côté, dans un édito du Point daté du 16 septembre et intitulé : "Charlie Kirk : mort d'un homme, faillite d'une culture" (laquelle, on ne sait pas trop, mais peu importe) Peggy Sastre nous présente Charlie Kirk comme un "dialecticien" qui "a payé le prix d'une société qui ne supporte plus la contradiction", un "homme de droite, de droite dure" qui incarnait "la diversité intellectuelle", mais "pas un fasciste". Pour preuve, Sastre explique :
Charlie Kirk ne voulait pas soumettre ses opposants au silence par la terreur et la batte à clous ; toutes ses idées, il veillait à les défendre dans le calme et l'opiniâtreté des mots, des arguments, de la discussion. Il avait chevillé au cœur la conviction qu'une divergence de vues ne se règle pas par la censure et encore moins par la force, mais par le débat, cet étrange affinage de la cervelle nécessitant qu'on se frotte à ce qui nous déplaît le plus et qu'on finisse même par le comprendre mieux que ceux qui s'en réclament sans trop savoir pourquoi, par atavisme émotionnel.
Ou encore :
Kirk réussissait ce que les universitaires ont laissé tomber depuis belle lurette : questionner, chercher la contradiction, pratiquer ce sport de contact démocratique qu'est la dialectique concrète.
Cécité française ?
On peut se demander sur quoi Sastre s'appuie-t-elle pour affirmer de façon si péremptoire que les universitaires auraient laissé tomber la contradiction et le questionnement, puisqu'on reproche précisément à ces universitaires (et on devine facilement lesquels sont visés ici) d'avoir trop questionné et trop contredit, voire trop déconstruit, pour utiliser le mot qui fâche le lecteur du Point, des dogmes qui semblaient jusqu'alors immuables. Mais revenons-en au cas K.
Il serait impossible d'offrir un tour d'horizon complet de tous les commentaires exprimés depuis l'assassinat. Parlons donc de ces deux-là, qui me semblent représentatifs d'une cécité partielle (et française ?) sur la réalité de Turning Point USA.
J'ignore la façon dont nos deux éditorialistes se sont créé un tel portrait. Je les imagine plus ou moins faire comme tout le monde : cliquer un soir sur une recommandation du genre "Charlie Kirk DESTROYS woke liberal LGBT dumbass". Quoi qu'il en soit, sur Youtube, il est clair que tout parait conforme à l'idéal républicain : une table, un face à face, des sourires crispés comme seuls les Américains savent les afficher, et des "wokistes" qui voient rouge face à la puissance argumentative de Charlie Kirk. Bref, quasiment Socrate.
Ce tableau correspond-il à la réalité ? En partie seulement.
Pour se faire une idée de l'arrière-boutique de Turning Point USA, peut-être est-il judicieux d'aller aussi lire les témoignages d'enseignants et d'universitaires qui paraissent çà et là ces jours-ci, que je reproduis ci-dessous en version traduite. Ainsi, chacun aura un aperçu plus détaillé de ce que le "système Kirk" engendrait comme violence non pas symbolique ni rhétorique, mais bien concrète, sur les individus qu'il combattait.
La "whatchlist" de Charlie Kirk a fait de la vie de certains professeurs un « enfer sur Terre »
Article du 15 septembre paru sur le site "The Chronicle of higher education", par Katherine Mangan et Jasper Smitch.
Pour Tobin Miller Shearer, professeur d’histoire à l’Université du Montana, qui avait reçu des menaces de mort après avoir été placé sur une liste noire de Turning Point USA, l’annonce du meurtre de Charlie Kirk sur un campus universitaire dans l’Utah a suscité un flot d’émotions.
« J’ai pleuré pour notre pays, pour ce que cela signifiera pour sa famille, pour tous les torts qu’il a causés dans sa vie, pour nous tous », dit-il. « Ce fut un moment horrible dans toute sa complexité. »
Suite aux menaces, Shearer a déplacé son cours sur l’histoire de la suprématie blanche dans un lieu secret, avec un policier du campus en faction. « Je ne voulais pas que les menaces sur ma vie se répercutent et affectent mes étudiants », explique Shearer, qui dirige le programme d’études afro-américaines du Montana. Shearer faisait partie des centaines de professeurs dont la vie avait croisé celle de Kirk lorsque leurs noms sont apparus sur la Professor Watchlist de Turning Point USA.
Kirk a créé cette liste en 2016 comme un fer de lance de sa nouvelle organisation. Sa mission : « exposer et répertorier les professeurs d’université qui discriminent les étudiants conservateurs et diffusent la propagande gauchiste en classe ». Elle s’appuie sur des articles de presse relatant des comportements jugés « radicaux » de professeurs, mais aussi sur des enregistrements fournis par des étudiants et des signalements du public.
La base de données, consultable en ligne, a grossi jusqu'à compter plus de 300 enseignants, regroupés dans des catégories telles que : diversité, équité et inclusion (DEI) ; alarmistes climatiques ; féminisme ; avortement ; soutien au terrorisme ; idéologie raciale ; et LGBTQ.
Le Chronicle a interrogé plus d’une douzaine de professeurs qui, comme Shearer, se sont retrouvés sur cette liste les ayant exposés au doxxing et aux menaces. Comme le montrent les exemples ci-dessous, la mort de Kirk a suscité des émotions ambivalentes, allant de l’empathie pour sa famille au mépris pour ses idées, en passant par la frustration sur la manière dont le pays pleure sa disparition.
« Tant d’hypocrisie »
David S. Cohen, professeur de droit à l’Université Drexel, a été inscrit sur la liste en raison de son militantisme pro-choix et de ses recherches sur la manière dont la loi affecte l’accès à l’avortement et la violence contre les praticiens.
« Vous voyez bien, Charlie Kirk était un chic type qu’il faut honorer parce qu’il valorisait la liberté d’expression », a ironisé Cohen sur Facebook. « Au point qu’il m’a mis, moi et mes amis, sur sa Professor Watchlist. Pas du tout pour nous cibler, allons, quelle idée cynique ! Mais simplement parce qu’il voulait gentiment mettre en avant notre travail auprès de son public d’extrémistes armés. Merci infiniment pour toute cette promotion ! »
En entretien, Cohen affirme ne pas se réjouir du meurtre de quiconque, mais refuse qu’on oublie ce que Kirk a fait de son vivant.
« Il y a tant d’hypocrisie dans la couverture de sa mort », dit-il. « On le présente comme un parangon de liberté d’expression qui voulait seulement dialoguer. En réalité, il dirigeait un site qui visait ceux qui n’étaient pas d’accord avec lui et diffusait nos informations à ses lecteurs extrémistes dans l’intention manifeste de nous exposer à des représailles. »
Il s’inquiète aussi de voir des gens licenciés pour avoir exprimé publiquement des propos jugés trop peu empathiques à la mort de Kirk : « Ils ne l’encensaient pas comme on est apparemment censés le faire. »
« La chasse est ouverte »
Albert Ponce, professeur de science politique au Diablo Valley College (Californie), s’est retrouvé sur la liste après que deux minutes d'une conférence publique sur la suprématie blanche aux États-Unis, en 2017, ont été extraites puis relayées sur les médias conservateurs.
« C’est passé sur Fox et Breitbart. Une fois entré dans cet écosystème, c’était fini », dit-il. Le courrier haineux s’est transformé en menaces de mort contre lui et sa famille. Des photos de ses proches, y compris sa fille de 9 ans, ont circulé en ligne. Il a confié à une radio avoir cessé d'autoriser sa fille à ouvrir le courrier. L'administration de l’université a reçu une avalanche de demandes de licenciement. Aujourd’hui titulaire, Ponce ne compte pas renoncer à ses recherches, mais il comprend pourquoi nombre de collègues craignent qu’avec la mort de Kirk, les attaques s’intensifient.
« Dans ce contexte, pour ce que nous enseignons, nous sommes tous des cibles pour ces organisations qui cherchent à nous réduire au silence », dit-il. « Pour quiconque aborde ces sujets, la chasse est désormais ouverte.»
« Le plus grand stress de ma vie »
Saida Grundy, professeure de sociologie et d’études afro-américaines et diasporiques à Boston University, dit avoir subi un « terrorisme épistémique » en raison de son inscription sur plusieurs listes, dont celle de Turning Point USA.
Elle a figuré sur ces listes dès 2015, avant même son arrivée à BU, après des tweets qualifiant les étudiants blancs masculins de « problème » pour les universités américaines.
Grundy affirme avoir reçu d’innombrables menaces de mort et fait l'objet de demandes de renvoi. La première année, son bureau a été cambriolé et vandalisé.
« Ce fut le plus grand stress de ma vie, alors que je sortais tout juste d’un cancer du sein de stade 3 », dit-elle. « C’était bien plus éprouvant que le cancer. »
Son sentiment face à la mort de Kirk : ni joie ni tristesse, mais indifférence. « Je refuse qu’on m’impose de pleurer la mort d’un homme qui voulait nier mon droit à exister. »
« Un héritage politique compliqué »
David Austin Walsh, conseiller académique à l’Université de Virginie, a été ajouté à la liste en 2020 après un tweet déclarant : « Les Américains ne doivent pas seulement protester, ils doivent activement renverser le gouvernement. »
« La cible par défaut de TPUSA et de ses alliés politiques, ce sont les enseignants racisés, les femmes, et d’autres profils jugés vulnérables », dit Walsh. « L’efficacité de cette liste pour rendre la vie d’un professeur infernale dépend largement de cela. »
Il donnait un cours sur l’extrême droite américaine lorsqu’il a appris la mort de Kirk. Ses étudiants ont voulu en parler, il a refusé, par crainte d’un retour de bâton politique. Ses sentiments sont ambivalents :
« Toute tentative honnête d’évaluer l’héritage politique de Kirk doit reconnaître la part qu’il a eue dans la dégradation de notre société civile, dans la normalisation de la violence. Cela ne veut pas dire qu’il méritait ce qui lui est arrivé, mais c’est un héritage politique complexe. »
« C’était aussi un être humain »
Matthew Boedy, professeur de rhétorique à l’Université de Géorgie, a été inscrit sur la liste en 2016 après une tribune contre un projet de loi (désormais adopté) autorisant le port d’armes dissimulées sur les campus. Depuis, il a consacré l’essentiel de ses recherches au rôle de Kirk et de TPUSA dans ce qu’il appelle, dans un livre à paraître, « le plan dangereux pour christianiser l’Amérique et détruire la démocratie ». Il a appris la mort de Kirk en conduisant. « J’ai serré le volant pour ne pas faire une sortie de route », dit-il. « Aussi influent qu’il ait été, il restait un être humain.»
Boedy s’est dit choqué « non seulement par la brutalité du crime, mais aussi parce que cela s’est produit sur un campus, où les idées doivent circuler librement ». Il craint que Kirk ne soit transformé en martyr, ce qui « légitimerait des représailles ».
« Considérer Kirk comme un martyr est un signal d’alarme pour notre démocratie. Je ne voudrais pas que sa mort serve à nourrir encore la guerre culturelle qu’il avait lui-même attisée. »

Témoignage de Stacey Patton
Stacey Patton, autrice et journaliste américaine, a publié ce post sur Facebook le 11 septembre 2025. Il a provoqué des dizaines de milliers de réactions de soutien.
Je figure sur la liste noire de Charlie Kirk.
Sa soi-disant « Professor Watchlist », placée sous l’égide de Turning Point USA, n’est rien d’autre qu’une liste de cibles numériques pour universitaires osant tenir un discours de vérité sur le pouvoir. J’y ai atterri en 2024 après avoir publié un texte qui a enflammé la MAGA-sphère. Une fois mon nom affiché, la machine à harceler s’est mise en marche.
Pendant des semaines, ma boîte mail et ma messagerie vocale ont été prises d'assaut. Surtout des hommes blancs crachant leur venin au téléphone : « salope », « pute », « négresse ». Ils proféraient des menaces de violence de toute sorte.
Ils ont saturé les lignes du service communication de l’université et le bureau du président d’appels exigeant mon renvoi. Le flot était si incessant que le chef de la sécurité du campus m'a contactée pour me proposer une escorte, car on craignait qu’un de ces soldats virtuels ne sorte de son sous-sol pour venir me faire du mal.
Et je ne suis pas un cas isolé.
La "watchlist" de Kirk a terrorisé des légions de professeurs dans tout le pays. Femmes, enseignants noirs, chercheurs queer — en somme quiconque osait remettre en cause la suprématie blanche, la culture des armes ou le nationalisme chrétien — se sont soudain retrouvés les cibles d'actions nocives coordonnées.
Certains ont reçu des menaces de mort. D'autres ont vu leur emploi menacé. D'autres encore ont quitté l’université purement et simplement. Kirk nous a adressé un message clair : dites la vérité et nous lâcherons la meute contre vous !
Voilà la culture de violence qu’a bâtie Charlie Kirk. Il a banalisé la violence. Il l’a organisée, monétisée, et déchaînée sur quiconque osait percer les mensonges de son mouvement.
Et maintenant, à la suite de son assassinat, nous entrons en deuil national : recueillements, mains jointes, hommages le présentant comme un débatteur civilisé. Mais la vérité, c’est que Kirk et ses troupes ont passé des années à terroriser les enseignants, à tenter de nous réduire au silence par le harcèlement et la peur.
Aujourd’hui, la violence qu’il a déclenchée contre d’autres lui est revenue en plein visage.
Ce qui me choque surtout, c’est la dissonance entre le deuil public pour cet homme blanc arrogant dont l’œuvre consistait à faire monter l'hostilité envers certaines catégories de personnes. Kirk a passé des années à diaboliser les personnes LGBTQ, à se moquer des survivants de fusillades, à déverser son racisme sur les Noirs, et à promouvoir des politiques qui réduisent littéralement l’espérance de vie.
Il est révoltant de voir une vague de chagrin bipartisan se répandre pour ce raciste haineux comme s’il avait été un serviteur inoffensif de la communauté.
Alors quoi ?
Si ces témoignages, ou d'autres encore, sont éloquents, c'est parce qu'ils évitent l'écueil de la morale stérile et décrivent de façon circonstanciée la toxicité concrète de Charlie Kirk, tout en se gardant bien, dans une grande majorité des cas, de se réjouir bêtement de son décès.
Il faut donc le dire à la lumière de ces prises de parole mesurées et nombreuses : prétendre, comme Emma Becker, que Charlie Kirk était "le contraire de l'intolérance", c'est faux. Prétendre, comme Peggy Sastre, que "Charlie Kirk ne voulait pas soumettre ses opposants au silence par la terreur", c'est faux.
Sous ses faux airs de débatteur respectueux, Kirk était à la tête d'une puissante machine à harceler, à réduire au silence. Vitrine propre, arrière-boutique hideuse. Comme souvent aux Etats-Unis. Et comme, en France, un Pascal Praud peut nous renseigner par exemple sur la méthode insidieuse du "stochastic terrorism".
Cette nocivité publique méritait-elle pour autant un assassinat : non. Mis à part quelques excités souvent anonymes, chacun a l'air d'en convenir, y compris dans ces témoignages d'enseignants.
Maintenant que tout le monde est d'accord sur ce point, projetons-nous au-delà du seul cas K., ce bonimenteur de foire vite oublié, et faisons un pas dans le sens du propos général tenu par Becker et Sastre. Il est effectivement urgent, impératif même, de "revaloriser le débat comme bien public", ou, mieux encore que le débat, de se ménager des espaces de dialogue, seule modalité d'échange qui puisse remettre au goût du jour le principe d'indulgence (plutôt que de charité) épistémique : ne pas réduire son interlocuteur aux idées qu'il porte, admettre que chacun puisse se tromper, convenir que chacun a pour objectif d'apprendre de l'autre plutôt que de chercher à avoir raison ou à imposer ses idées (je plaide coupable), partir du principe que nul ne souhaite humilier son adversaire (je plaide coupable) dans le seul but de soigner sa prochaine capsule Youtube.
Voeu pieux ? Peut-être bien, tant l'infrastructure numérique 2.0 et les enjeux de "marketing individuel" rendent ces dialogues difficiles à imaginer. Et pourtant des îlots de fraîcheur existent : pour preuve ces deux heures de dialogue civilisé (aucun "débat") entre le sénateur démocrate Bernie Sanders et la figure du mouvement MAGA Joe Rogan.
Ces espaces restent à construire en France, et l'état assez calamiteux de nos médias, assurément, n'y aide pas.
La tribune d'Emma Becker est à lire sur Le Figaro. L'édito de Peggy Sastre est à lire sur Le Point.